Avril 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Performants et désaffiliés : la nouvelle lutte des classes

En Allemagne aussi, on observe une montée de la colère envers un système méritocratique qui exclut de plus en plus de personnes.
"Ende der Demokratie", cet article, signé par un éditorialiste important, Alan Posener, dans le quotidien Die Welt, résume de manière assez carrée toutes les critiques que suscitent en ce moment, par le vaste monde, nos démocraties méritocratiques.

Un mot d’abord, sur Alan Posener. Il s’est fait connaître en Allemagne pour ses biographies. Il s’est ainsi intéressé à John Lennon, à Franklin Roosevelt, à John Fitzgerald et Jackie Kennedy. Son dernier livre en date, consacré à Benoît XVI, portait pour titre « Le pape dangereux ». Posener y accusait ce pape de mener – je cite – « une croisade contre les Lumières ». Nous avons donc affaire à un intellectuel allemand réputé pour ne pas prendre de gants… Ce sont mes partenaires de Worldcrunch qui m’ont signalé ce papier et je les en remercie.

Dans la tribune qu’il a publiée le 23 juillet dernier dans die Welt, intitulé donc « Ende der Meritokratie », il écrit « Michael Young l’avait bien vu : avec la méritocratie, les couches inférieures de la société allaient subir une domination plus efficace que celles connues antérieurement. » Dans notre société où la place assignée à chacun dans la hiérarchie est théoriquement fixée par ses résultats dans le système d’enseignement, il suffit de rater une seule marche du cursus pour être éliminé. De cet échec, on déduira que font défaut chez l’intéressé l’intelligence ou le goût de l’effort – motifs suffisants pour être évincé.

La nouvelle morale, celle que proclame la culture contemporaine, c’est : vous êtes seuls responsables de vos succès, comme de vos échecs. Cela rend les vainqueurs arrogants : ils n’ont pas conscience de ce que leur ascension doit à la société. Et cela rend les vaincus hargneux. Ils haïssent les élites, les bons élèves qui ont réussi à tous les examens.

Non pas, comme aux Etats-Unis, parce que les élites auraient échoué. Mais parce qu’ils soupçonnent les élites d’avoir adopté sciemment des politiques qui les condamnent, eux, à l’échec : mondialisation, libéralisation, immigration…. Spécialement, écrit Posener, lorsqu’ils n’appartiennent pas à une minorité, qu’ils ne sont pas handicapés. Car ils ne peuvent pas attribuer leur échec à une quelconque discrimination. Ce sont les « hommes blancs des couches sociales inférieures » qui ont exprimé leurs frustrations en votant pour le Brexit en Angleterre, qui fournissent les bataillons de Donald Trump et qui défilent contre les immigrés en Allemagne.

Et Posener utilise deux mots d’apparition récente dans la presse allemande où ils désignent les nouveaux rapports de classe.

Vous avez d’un côté les Leistungsträger. Un mot qui signifie normalement prestataire, mais qui renvoie dans le contexte aux gagnants. Die Leistung, en allemand, signifie en effet le bon résultat, le travail accompli, la performance. Les Leistungsträger, ce sont les champions de l’idée de bon résultat, les achievers en anglais, les gens vraiment performants.

De l’autre côté, un mot nouveau, de plus en plus employé, ces derniers temps: les Abgehängten – littéralement les décrochés. Mais attention ! le verbe dont ce mot est le participe passé substantivé du verbe abhängen signifie aussi dépendre de… Les Abgehängten, cela paraît l’équivalent de celui forgé par Robert Castel : les désaffiliés. Ils ont décroché et dépendent des minima sociaux. La presse allemande l’emploie en particulier pour désigner les jeunes chômeurs.

Et Posener poursuit : les Leistungsträger se réjouissent de l’ouverture des frontières, du progrès technique qui va rendre leurs compétences encore plus précieuses sur le marché du travail mondialisé. Les Abgehängten, au contraire, se considèrent comme des « indigènes » menacés par les cultures étrangères. Ils prônent la famille contre les célibataires, les valeurs contre les intellectuels.

Aucune société, conclut Posener ne peut supporter longtemps qu’une importante minorité ait le sentiment de ne plus en faire partie.

Signe des temps, alors que le néo-travailliste Tony Blair prônait une Grande-Bretagne méritocratique, la conservatrice Theresa May veut une « Grande Bretagne qui fonctionne pour tous. » « Si nous ne voulons pas que notre démocratie se retourne contre nous, nous devons modérer la méritocratie et en élargir la base », conclut Posener.

Justement est paru, cette année en français, l’ouvrage d’un universitaire italien, Giuseppe Trognon, spécialiste de philosophie politique, qui porte exactement sur ce sujet : comment rendre la méritocratie plus égalitaire ? Son titre : La démocratie du mérite. Il s’agit d’une analyse, disons rawlsienne, de la méritocratie en tant que système de récompenses des plus valeureux. Premier reproche : la méritocratie aggrave l’esprit de compétition au sein de la société démocratique. Ensuite : la méritocratie est un système de récompenses et de punition ancré dans une culture du travail et de l’effort productif ; ce qui exclut les chômeurs alors que le progrès technique chasse de plus en plus de personnes du marché du travail. Trognon constate aussi, et c’est très original, que la logique méritocratique a glissé de la sphère de la production à celle de la consommation.

Au passage, Giuseppe Trognon égratigne la manière dont, en France, la méritocratie s’est glissée dans les mœurs de l’ancienne aristocratie. Il écrit : « la France raisonne encore comme un noble de la cour de Versailles : un diplôme dans les Ecoles d’excellence de l’Etat fournit des droits, comme jadis un titre nobiliaire donnait des privilèges. Il y a en France des noyaux familiaux dans lesquels tous les membres, parents et enfants, font partie de ce groupe de méritants de l’Etat. » Il a dû en rencontrer.




Brice Couturier est journaliste à France Culture. Tous les jours, à 11h55, dans "Le tour du monde des idées", Brice Couturier fait la synthèse des nouvelles parutions sur les 5 continents : livres, revues, articles, imprimés ou numériques.

Brice Couturier
Le 4-11-2016
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