Décembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Gauloiseries identitaires

Les dieux noirs du riche Olympe (carnaval à Rio)

Je ne me suis guère intéressé aux Jeux olympiques de Rio tant cette grande kermesse du sport est devenue une foire à tout, bien éloignée de l’esprit olympique qui a présidé à sa renaissance, il y a un peu plus d’un siècle, et placée désormais sous les seuls auspices de l’argent, de la corruption (pour en obtenir l’organisation) et du dopage (pour gagner coûte que coûte et glorifier le drapeau national).

Son élargissement progressif à tous les pays du monde est un leurre. Cette compétition réinventée par l’Occident est en fait monopolisée par les pays développés et faite pour leur seule gloire. Il n’est qu’à regarder le tableau des médailles. Il respecte de manière quasi caricaturale les PIB respectifs des pays les plus riches. Les 10 premiers, tous économiquement puissants - dont la France qui se classe 7e, proche de sa 6e place au classement économique mondial - raflent à eux seuls 517 médailles quand les 68 suivants se contentent des 456 restantes, les 128 autres pays participants revenant totalement bredouilles (puisque 206 nations étaient officiellement inscrites).

Un seul pays d’Afrique pointe ses crampons dans les 20 premiers (à la 15e place, 13 médailles), le Kenya, grâce à ses coureurs de fond. N’a-t-on pas remarqué, pourtant, combien les athlètes noirs, hommes et femmes, trustent les médailles dans de nombreuses disciplines. Sans eux, par exemple, la France ou la Grande-Bretagne (2e) seraient certainement reléguées beaucoup plus loin dans le classement. Et ces sportifs de haut niveau ne sont pas tous nés natifs de l’Hexagone ou du Royaume-Uni. Issus de leurs anciennes colonies, ils ont été très vite assimilés Gaulois bon teint ou sujets de Sa Majesté, au vu de leurs performances. Je m’en réjouis pour eux, si c’est ce qu’ils souhaitaient. Mais je ne peux m’empêcher de constater qu’il y a deux poids et deux mesures. Pourquoi certains qui cherchent refuge chez nous posent tant de problèmes d’identité à nos gouvernants en raison de leur culture ou de leurs origines quand d’autres qui leur ressemblent et que l’on va chercher dans les mêmes pays sont célébrés avec ferveur et ne provoquent aucune urtication identitaire ? C’est sans doute ce qu’on appelle l’immigration choisie : il s’agit d’aller acheter dans les pays pauvres les élites qui nous manquent, une manière de maintenir ces derniers sous notre joug.

Des prénoms bien de chez nous (onomastique sommaire)

Question identité, je commence moi-même à me poser des questions. Suis-je un vrai Français ? Le nom, Tilliette, ça va, ça sonne bien dans la langue de Molière, ça rime avec rillettes ou fillette. Mais Bruno ? Quelle idée ont eu mes parents – paix à leur âme – de me donner un prénom italien ? Et moi, alors, qu’est-ce qui m’est passé par la tête ! J’ai donné à mes enfants des prénoms bibliques – Bérénice, Raphaël, Benjamin – qui font plus fille et fils de Sem que de Vercingétorix.

L’angoisse m’est venue quand j’ai entendu un certain Éric Zemmour parler de son dernier pamphlet. Il veut que tout le monde donne un prénom français à ses enfants, d’où qu’on vienne, pour montrer son patriotisme. Mais, c’est comme pour le patriotisme économique qui veut qu’on achète français. Ça va être un peu compliqué. Les prénoms, comme les marchandises, sous leurs airs « made in France », il y en a beaucoup d’importés et ont ne sait plus très bien ce qui les compose.

Au fait, Éric, ça ne serait pas un peu scandinave, d’origine ? Et Bixente Lizarazu, avec son petit nom basque, il est vraiment de chez nous ? Est-ce qu’on a droit aux prénoms bretons, Monsieur Zemmour ? Gwénaël, Erwan, Soisic, Arzhul, Goulwena, ça sent un peu l’étranger et pourtant les Celtes étaient en Gaule avant les Français. Difficile de trouver un prénom français pure souche. Même Marcel, Camille ou Jules sont de source latine.

En fait, on peut s’appeler Wladimir, ou Franz ou Ivanova, ce que n’aime pas notre pamphlétaire, ce sont les prénoms arabes ou musulmans, on mélange toujours un peu. Mais justement, beaucoup de prénoms musulmans sont des prénoms bibliques ou sémitiques arabisés puisqu’ils viennent du même dieu et de la même région du monde. Aïssa, par exemple, c’est Yoshua, en hébreu, c’est-à-dire Jésus. Ayoub, c’est Job. Daoud, c’est David, Djibril, Gabriel, Mariama, Myriam ou Marie, Ibrahim, Abraham, Youssef, Joseph, et la liste des équivalences est loin d’être exhaustive. Alors que veut Zemmour ? Que les musulmans donnent à leurs enfants des prénoms juifs pour franciser les leurs ? Avant de déblatérer des âneries sur toutes les ondes, notre pourfendeur de l’Islam aurait dû faire un peu d’onomastique des prénoms. Et reconnaître que la personnalité préférée des Français est l’acteur Omar Sy, dont le prénom ne semble donc pas poser problème à nos compatriotes. Ce n’est pas le prénom qui fait le Français, c’est le cœur.

Les Gaulois sont dans la plaine (chanson potache)

Notre ex-président, candidat à la candidature, aurait pu lui aussi tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de déclarer que, pour se sentir parfaitement Français, il fallait se reconnaître les Gaulois pour ancêtres. Inutile de revenir sur l’ineptie de cette allégation dénuée de fondement historique. Le fils de Hongrois et petit-fils de Grec en a lui-même bien conscience et cette sortie n’avait pour but que de provoquer ses concurrents et de les amener sur son terrain de prédilection, ce qui a parfaitement réussi.

Notre prétendu héritage gaulois, tout le monde le sait, est un mythe inventé au XIXe siècle par des historiens peu sourcilleux de vérité historique pour faire le pendant à la mythologie germanique, glorifiée par les opéras wagnériens, après la défaite contre l’Allemagne en 1870. La force d’un mythe, même si on sait pertinemment que c’en est un, est qu’il simplifie et sacralise une idée, une représentation du monde. On a beau ne pas vraiment y croire, on se sent touché par lui, on aime à se reconnaître dans le récit glorieux qu’il fait de notre histoire.

En recourant ainsi au mythe, l’ancien président – il n’est d’ailleurs pas le seul - coupe court à toute argumentation rationnelle concernant des questions aussi complexes que l’identité d’un pays ou d’une personne, l’intégration de populations nouvelles, le sentiment d’appartenance. Il essentialise un problème qui est en réalité existentiel et concerne la conscience de chaque individu. Qui sait vraiment ce que c’est qu’être Français, hors de son expérience propre ? Il empêche de chercher et de développer des solutions patientes et justes aux difficultés d’intégration, bien réelles, auxquelles nous nous heurtons. Cela augure bien mal du débat démocratique dont nous aurions besoin pour retrouver confiance en nos dirigeants politiques.

Bruno Tilliette
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