Décembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Construire la résilience pour éviter un nouveau moyen-âge

Je n’ai plus envie de commenter les attentats. Je n’ai plus envie de parler de terrorisme de haine et de mort. Ce que je veux, c’est célébrer l’amour et la vie, célébrer l’amour de la vie. J’ai envie de parler de ce qui est beau, de ce qui aide à vivre ensemble, à vivre plus fort, de ce qui aide à vivre, tout simplement. J’aimerais ne regarder que vers l’avenir et ne consacrer mes efforts qu’à vous dire à quel point il vaut encore la peine de se mobiliser pour en faire le meilleur, le plus souhaitable, le plus désirable des futurs possibles.

Mais il faut bien, encore une fois, regarder le présent. Ne pas fuir. Marquer une pause, réfléchir, essayer de comprendre, se ressaisir, tant qu’il est temps. Nous sommes fatigués, sidérés, à cran, en colère, découragés peut-être. Certains d’entre nous sont tétanisés par des abîmes de doutes alors que d’autres sont tentés par les promesses de certitudes faciles. Le bel élan d’unité nationale, qui s’est exprimé avec tant de ferveur en janvier et en novembre 2015, a volé en éclat. Qui l’aurait cru si fragile ? N’était-il alors qu’un verni de convenance, masquant les fractures profondes de notre société ? Souhaitons qu’il n’en soit pas ainsi, et que l’agitation pré-électorale, l’emballement médiatique et le défouloir des réseaux sociaux ne soient que l’expression d’un prurit momentané destiné à expulser ce qu’il y avait plus mauvais en nous.

Car faire le jeu de la division, agiter les peurs, rejeter la responsabilité sur l’autre ou sur une communauté, c’est entrer dans le jeu des terroristes. Leur stratégie n’a qu’un objectif : fragmenter notre société, nous dresser les uns contre les autres, saper nos valeurs fondamentales. Rien ne coïnciderait plus avec leurs objectifs que l’avènement d’un régime autoritaire, xénophobe, raciste et replié sur lui même, qui justifierait alors, à leurs yeux, un affrontement « bloc contre bloc », une « guerre de civilisation ». Le piège est grossier. Mais qui peut jurer aujourd’hui que nous n’y tomberons pas ?

La mort, dans les conditions effroyables qu’on connaît, de ces 84 innocents, venue s’ajouter à celles des précédents attentats, ne peut que soulever émotion, colère et indignation. Pourtant, toute réaction immédiate dictée par l’émotion risquerait d’être dangereuse. Il appartient à ceux qui sont aux responsabilités, ainsi qu’à ceux qui les briguent, de faire preuve de retenue et de discerner ce qui relève de la vaine agitation de ce qui pourrait constituer une réponse efficace et appropriée. Se donner les moyens de combattre le terrorisme et de protéger la population est bien évidemment indispensable, à condition que ce soit dans le respect de nos valeurs. Mais, et cela ne s’oppose pas à l’urgence de l’action, il est aujourd’hui nécessaire de réfléchir à une vraie stratégie, incluant non seulement les moyens de gagner la lutte contre le terrorisme, mais aussi d’affronter sérieusement les causes réelles et profondes du mal. Sans traiter les causes, même indirectes, il nous sera impossible d’atteindre un état véritable de paix durable. Il est plus que temps de clarifier ce que serait, au juste, ce modèle de société que nous voulons défendre face à la barbarie. Qu’avons-nous vraiment à opposer aux obscurantistes ? Quel projet de société avons-nous à proposer aux jeunes, aux exclus, à ceux pour qui l’ascenseur social est cassé, à ceux qui n’ont eu droit qu’à des bribes d’éducation, à ceux qui restent sur le bord du chemin, cibles favorites des prédicateurs et prêcheurs de haine ? Il ne s’agit pas, par ces questions, de dédouaner les terroristes de leurs responsabilités. Il s’agit de leur couper l’herbe sous les pieds et d’empêcher qu’une fois le terrorisme « vaincu », il ne trouve un terreau favorable à une résurgence, sous une forme ou une autre.

Mais est-ce vraiment, à l’heure où l’émotion submerge tout, le moment de poser ces questions ? Si ce n’est pas maintenant, quand alors ? Car il le faudra bien, tôt ou tard. Aujourd’hui, nous devons aux victimes de la retenue et du respect. Si les morts sont indifférents à nos peurs et n’ont que faire des désirs de vengeance, leurs proches attendent de nous de la dignité et de la solidarité. Or, le triste spectacle de l’agitation médiatique et des surenchères électoralistes ne peut qu’ajouter à la douleur du moment.

Si je pense que c’est le moment, c’est qu’au-delà de la retenue et du respect dû aux morts, l’essentiel de ce que nous devons, nous le devons aux vivants. La dignité, la retenue, la compassion, nous les devons à ceux qui restent. La solidarité, la protection, la responsabilité, nous les devons à ceux qui vivent. La sincérité d’un questionnement sur nos erreurs et la construction d’un vrai projet d’avenir, nous les devons à ceux qui vont vivre.

Faute d’une réflexion ouverte et partagée, sereine autant que possible, nous risquons, en laissant la peur gagner, de glisser le long d’une terrible pente vers un nouveau moyen-âge, dont nul ne sait combien de temps il durerait. Commencerait alors ce genre de période, dont l’histoire regorge, au cours desquelles la différence n’a pas sa place. Ce genre de période où le conformisme étouffe toute initiative, toute créativité, toute pensée émergente. Ce genre de période où les problèmes ne font qu’engendrer d’autres problèmes, alors qu’une chape de plomb, scellée par un climat de résignation collective, empêche toute sortie par le haut jusqu’à une hypothétique renaissance.

Il ne tient qu’à nous d’empêcher ce nouveau moyen âge. Il ne tient qu’à nous de miser sur ce qui nous uni, et non sur ce qui nous divise, pour faire vivre, ou revivre, l’espoir. Il ne tient qu’à nous de mobiliser notre créativité et notre empathie, de tisser de nouveaux réseaux de solidarité et de rechercher tout ce qui, au fond de nous, peut aider à consolider notre résilience et à préparer l’avenir.


Emmanuel Delannoy
Le 25-07-2016
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