Novembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Dialogue asocial

Steve Verhaven, président du syndicat VNV (Vereniging Nederlandse Verkeersvliegers) des pilotes de la KLM a récemment envoyé une lettre ouverte à son homologue du SNPL (Syndicat national des pilotes de ligne) d’Air France, les deux compagnies appartenant au même groupe aérien[1]. Il y déplore le coût de la dernière grève des pilotes d’Air France (11 au 14 juin) qui s’élève selon son PDG à 40 millions d’euros et redoute celle prévue à la fin de ce même mois, mais finalement annulée, dans un moment où l’entreprise « est en mauvaise forme » et « a désespérément besoin de moyens financiers pour des investissements dans la production future et la croissance ».

Il regrette également le manque de discussion entre les deux syndicats et, sans condamner les revendications du syndicat français concernant la paye des heures de nuit, s’interroge sur la méthode qu’il emploie : « Mais est-ce qu'il n'existait pas une possibilité de résoudre au moins ce problème et de demander un report des discussions sur les autres problèmes lors de négociations multilatérales, sans avoir à subir le stress et les dommages d'une grève ? »

Il faut savoir qu’il y a quelques mois, les pilotes KLM ont accepté de leur côté d'augmenter leurs heures de vol, de geler leurs salaires pendant trois ans et de reculer de deux ans l'âge de départ à la retraite ce qui a permis à leur compagnie de retrouver une certaine rentabilité tandis que les pilotes d’Air France ont vu leur salaire croître de 7% en moyenne l’année dernière (en grande partie grâce à la part variable de leurs revenus) alors que leur entreprise est engluée dans des déficits chroniques.

Culture du conflit

Cet exemple souligne la différence de culture radicale entre notre pays et ceux de l’Europe du nord, en l’occurrence la Hollande. Chez ces derniers, tous les efforts sont portés sur la négociation et la recherche d’un compromis équilibré pour éviter le conflit, toujours vécu comme un ultime recours, comme une épreuve traumatisante. Chez nous, avant même toute négociation, on avance la menace de la grève « préventive », on met en exergue les désaccords et les incompatibilités, on place toute son énergie dans la mise en œuvre d’un conflit dont on pense qu’il est indispensable pour établir le bon rapport de force et qu’il est même le signe d’une bonne santé syndicale. Plus on s’oppose, plus on existe et plus on espère gagner de voix aux élections professionnelles. Bien qu’en réalité, il n’y ait, en France, pas beaucoup plus de jours de grève qu’ailleurs, grèves et manifestations corollaires sont vécues comme des victoires a priori, même si elles n’aboutissent à aucun résultat tangible. Le principal est d’avoir manifesté clairement son mécontentement.

Cette culture du conflit n’est pas l’apanage des seuls syndicats salariés, certains, comme la CFDT, tentant même depuis des années de privilégier la négociation. Elle est largement partagée par les gouvernements successifs, de droite comme de gauche (et aussi par des syndicats patronaux comme le Medef).

Colère du peuple

La méthode est bien rodée. Quand il veut réformer, le gouvernement sort de son chapeau un projet loi radical et abstrait peaufiné par des conseillers technocrates, sans aucune concertation avec les populations concernées ou leurs représentants. Ces derniers, plus furieux encore d’avoir été ignorés pour l’élaboration du projet que de son contenu même, se révoltent et en appellent aussitôt au rejet total des mesures proposées, par voie de grèves, de manifestions et de blocage en tous genres.

Deux cas de figure se présentent alors, en fonction du nombre de personnes descendues dans la rue. S’il n’est pas très important, on commence enfin à discuter avec les « partenaires sociaux » et on donne leur du grain à moudre, ainsi qu’aux parlementaires, pour modifier le projet à la marge. Tout le monde y trouve son compte, tout le monde peut dire qu’il a gagné et tout le monde se moque des conséquences réelles de la loi ainsi « adoptée» qui ne seront que rarement évaluées. Dans beaucoup de cas, d’ailleurs, elle ne sera jamais vraiment appliquée ou les décrets d’application, paraissant un ou deux ans plus tard, en modifieront totalement les effets.

Si la « colère du peuple » est inextinguible – autrement dit si les corporatismes concernés ont su rallier le plus grand nombre à leur cause et à faire durer le mouvement -, alors le gouvernement recule et retire son projet de loi. Tout le monde a gagné, la rue et ses représentants actifs, bien sûr, mais le gouvernement tout autant qui a « entendu les messages de Français et fait preuve de sagesse pour dissiper les malentendus et apaiser l’opinion ». De fait, la crise étant passée et l’opinion occupée à autre chose, un, deux ou cinq ans plus tard, quasiment la même loi sera à nouveau soumise au parlement et passera sans coup férir.

On se souvient ainsi des grandes grèves de la fin de l’année 1995 qui avait conduit le gouvernement Juppé à retirer sa réforme des retraites de la fonction publique. Vingt ans plus tard, cette réforme a été bien au-delà de ce qui avait été violemment refusé à l’époque. Et l’on pourrait citer de nombreux autres exemples.

Extrême égoïsme

Dire que la France n’est pas réformable me semble donc une idée fausse. Si l’on y regarde de près, elle s’est beaucoup réformée depuis trente ou quarante ans. Le problème réside dans les détours absurdes qu’elle emploie pour y arriver. Que de temps et d’énergie gagnés si nous étions capables de négocier au travers d’un véritable « dialogue social » sans passer d’abord par les invectives et le conflit !

Il est terrible de constater qu’aujourd’hui encore, au sujet de la loi El Khomry qui prétend précisément, entre autres mesures, améliorer le dialogue social, on en arrive au blocage auquel nous assistons, les belligérants restant plantés sur leurs ergots, ne voulant céder aucun pouce de terrain, jouant le tout ou rien.

Dans cette affaire, la stratégie du conflit, qui étonne tant nos amis néerlandais, est poussée à son paroxysme. Mais, à mon sens, s’y ajoute un fait nouveau inquiétant, une sorte d’égoïsme, voire d’autisme de la part des acteurs du combat. Ils semblent perdre totalement de vue l’intérêt de ceux qu’ils sont censés représenter, salariés et entreprises, et plus encore l’intérêt général, au profit immédiat de leurs seuls calculs personnels : montrer sa force, préparer à sa réélection, rester majoritaire, conserver le leadership, maintenir ses prébendes, apparaître comme le gagnant quoiqu’il en coûte.

Si le dialogue social a pour but de servir l’intérêt commun, le non-dialogue actuel me paraît « asocial » au sens où, dans son extrémisme et son égotisme, il finit par s’opposer à la vie en société, en rendant impossibles les compromis indispensables.



[1] Source : lefigaro.fr du 18 juin 2006.

Claude-Jean Desvignes
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