Mars 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


La France se réforme dans les entreprises à bas bruit

Plutôt que de tout miser sur un Sauveur Suprême, qui nous éviterait le chaos révolutionnaire, continuons à nous adapter à la base.

« Le penchant à la révolution est en proportion directe de la difficulté de modifier l’état de choses existant. » C’est ce qu’écrivait Raymond Aron dans la revue Preuves d’avril 1955. Sans doute, réagissait-il sous le choc de l’exaspération provoquée, parmi l’opinion éclairée, par la chute du gouvernement Mendès-France. Le président du Conseil avait, en effet, été renversé par l’Assemblée nationale lors d’un débat sur l’Algérie, le 5 février de cette année 1955.

En 7 mois et 17 jours, Pierre Mendès France avait pourtant tenté tout ce qu’il était politiquement possible de réaliser, dans le cadre de la Constitution de la IV° République, pour « modifier l’état de choses existant ». Il l’avait fait selon une méthode qu’on se permettra de recommander aux candidats à l’élection capitale de l’an prochain. Face à des problèmes qui avaient littéralement pourri la vie politique, comme la question indochinoise, Mendès se fixait des calendriers précis pour réussir ; et il mettait, chaque fois, sa démission dans la balance. S’il n’avait pas abouti, ou si on lui chipotait la solution trouvée, il s’en allait. Une réforme par mois. 60 ans d’avance sur Matteo Renzi.

On retient le plus souvent de son bref passage au pouvoir l’accord de cessez-le-feu au Vietnam. La guerre d’Indochine s’était révélée ruineuse pour nos finances et pour notre crédit international. La solution soulagea tout le monde. Ensuite, il passa au règlement de l’affaire tunisienne, négocié avec Habib Bourguiba. Ce sont les succès que l’histoire retient ; ainsi que la réforme institutionnelle arrachée à l’Assemblée, afin de renforces les pouvoirs de l’exécutif – en mettant fin, notamment à la double investiture du gouvernement et de son chef.

Elle retient moins les réformes économiques capitales menées tambour battant par le petit groupe d’experts réunis autour du ministre Edgar Faure. Elles visaient à la modernisation de notre appareil productif par la levée des protections douanières, l’allègement des charges pesant sur les entreprises, un plan ambitieux d’aménagement du territoire.

Deux ans après la chute de Mendès, le pays, décidément irréformable, était au bord d’une guerre civile que nous épargna l’autorité considérable du général de Gaulle. C’est Raymond Aron qui a rapporté ce « mot » désormais fameux du général : « La France ne fait jamais de réformes que dans la foulée d’une révolution ». (Mémoires, p. 637)

Aujourd’hui, à nouveau, le pays semble irréformable. Comme en 1958, les intérêts et les idéologies en présence paraissent trop divergents pour parvenir à des compromis. Où sont les Mendès France, les de Gaulle, qui nous éviteraient une révolution ?

Un sondage publié par La Croix hier montre pourtant que les mentalités sont en train de changer. A la question, « Qui vous semble le plus légitime pour opérer des changements de fond dans le système économique actuel », les sondés par Vivavoice répondent 1° la société civile à 61 %, 2° les entreprises à 55 %, 3° le gouvernement et les assemblées à 46 %, 4° le pouvoir politique local à 40 %, 5° les associations et les ONG à 27 %. Et les syndicats ferment le ban avec seulement 24 %.

La société civile et les entreprises sont donc créditées d’une capacité de réforme dont l’opinion juge les politiques moins capables. Ce qui nous épargnera la révolution – en tant qu’occasion de réformes trop longtemps différées – ce sera sans doute une multiplicité de changements intervenus silencieusement à la base, dans les comportements. Ainsi de la numérisation de l’économie ou du déplacement progressif qu’on constate vers le travail indépendant.

Plutôt que d’attendre un bouleversement global venu d’en haut, comme notre histoire nous y a trop habitués, nous multiplions les innovations à la base. Tout ce qu’on demande aux politiques, c’est de ne pas trop gêner des évolutions que, décidément, ils ne comprennent pas. Sans doute parce que trop peu d’entre eux ont une expérience véritable du monde de l’économie réelle, du monde de l’entreprise…. Le monde où de minuscules révolutions ont lieu tous les jours. Celles qu’un magazine comme La Tribune les identifie sur une base hebdomadaire.


Brice Couturier est journaliste à France Culture.


Brice Couturier
Le 24-02-2017
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz