Avril 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Prendre en compte les différentes temporalités de la vie

« Dans le domaine de l’environnement, il ne suffit pas de faire quelque chose, il faut le faire à temps », observe Jacques Theys, qui a longtemps dirigé la prospective des ministères français de l’Environnement et de l’Equipement. « Ni trop tôt ni trop tard. » Le constat vaut pour beaucoup de décisions, en matière d’innovation notamment : il nous faut gérer plusieurs temporalités différentes.

Certes, nous pouvons accéder presque instantanément aux informations, aux personnes qui nous intéressent. On analyse en quelques instants des millions de données. Nous « gagnons » donc du temps. Cela nous rend tous impatients : pourquoi attendre un service, un produit, une réponse, puisqu’on a les moyens techniques de nous les apporter tout de suite ?

Myopie et égoïsme

Mais pour quoi faire, cette accélération ? Pour succomber à la dictature de l’immédiat, du court terme ? Pour devenir intellectuellement myopes ? Pour ne gérer que l’instant présent ? Une certaine publicité exploite les progrès techniques pour nous faire consommer de plus en plus n’importe quoi au mépris des conséquences à long terme pour la santé des gens, la Société et l’environnement, dans une stratégie d’obsolescence programmée. Beaucoup de politiciens, obsédés par les prochaines échéances électorales, ne gèrent plus les événements, mais leurs conséquences émotionnelles sur l’opinion. Ils n’ont d’yeux que pour les sondages tout comme certains dirigeants économiques scrutent les variations à chaque microseconde des cours en Bourse. Les uns et les autres sacrifient l’avenir des pays ou des entreprises qu’ils ont en charge pour leur profit personnel. Ce temps, celui de l’agitation, conduit aux crises que l’on sait : les réalités se rebiffent. Jacques Theys montre dans Futuribles que depuis un demi-siècle les problèmes de l’environnement ont constamment été traités avec une génération de retard. Parce que les acteurs (ir) responsables sont restés trop attentistes et n’ont eu généralement cure que des problèmes immédiats, négligeant ceux de long terme qui finissent inéluctablement par nous rattraper.

Le temps de la vie

Car il y a deux temps longs. Celui, invariant, de la vie. Il nous faut toujours autant de temps pour digérer un bon plat, le savourer, apprécier la beauté d’un visage, d’un paysage, d’un poème. Construire une idée, un concept, une décision. La raison voudrait que nous utilisions la rapidité de la technique pour nous offrir plus de temps de vie à haute valeur (humaine autant qu’économique) ajoutée. Le numérique en mobilité nous permet d’exploiter les « temps perdus » d’hier. Dans les transports, nous pouvons lire, méditer, communiquer avec ceux qui comptent pour nous. Nous pouvons aussi, faute de discernement, négliger cette possibilité et nous perdre encore plus dans une agitation futile.

Le temps des bâtisseurs

L’autre temps long est celui des bâtisseurs. Pour qu’un groupe d’hommes devienne efficace, qu’une juxtaposition de projets et de talents différents se mue en équipe animée par le désir d’atteindre un objectif partagé, il faut du temps : celui nécessaire pour se comprendre, découvrir puis accepter les différences des autres, découvrir comment combiner ces différences pour travailler ensemble dans la confiance. Souvent on croit qu’il suffit de combiner sur le papier une liste de professionnels ayant les connaissances nécessaires. C’est illusoire. Il faut parfois des semaines pour qu’un groupe devienne opérationnel… ou pas. A fortiori, bâtir une cathédrale, une entreprise, un pays réclame une vision et une ambition de long terme. Ce n’est pas pour rien que les entreprises compétitives sur plusieurs décennies ont généralement à leur tête des hommes regardant au-delà de l’horizon, parfois au-delà de leur espoir de vie.

Cohérence des actions

De fait, on a tort d’opposer long terme et urgence. La prise en compte du temps long implique d’agir dès aujourd’hui pour construire l’avenir que nous voulons, avant qu’il ne soit trop tard. C’est l’un des problèmes qui plombent les politiques de l’environnement, qui ont trop souvent consisté pour Jacques Theys à « rattraper les retards accumulés auparavant, aux dépens de la prévention de nouveaux problèmes ». Résultat : « un abus d’effets d’annonce » et des reports de programmes. Hugues de Jouvenel rappelle que « le passage des paroles aux actes n’est jamais garanti » et que « le respect des engagements pris (lors des) sommets » ne va pas de soi. Là encore, il s’agit de ne plus se contenter d’effets d’annonce. Mais cela demande du courage et de l’intégrité. Ces qualités sont-elles aujourd’hui suffisamment répandues ? Or, prévient Jacques Theys, « la contrainte du temps va devenir beaucoup plus déterminante ». Nous devrons « accorder beaucoup plus efficacement que dans le passé les temps de la nature et ceux de l’économie, de la société et de la politique (…) articuler plus intelligemment réponses aux urgences et valorisation des opportunités de court terme, planification à moyen terme, préparation des mutations de très long terme, mais aussi prévention des irréversibilités. »

Tout cela implique moins de bureaucratie, plus de vision globale pour des politiques intégrant dans des actions cohérentes, environnement, santé, économie, dimensions sociales et humaines. L’environnement doit être une préoccupation transversale, dépassant les étiquettes des partis et impliquant une véritable révolution culturelle.


Pour aller plus loin : Futuribles, N° 409, Novembre 2015.


André-Yves Portnoff
Le 3-06-2016
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz