Avril 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Humiliations

On croit d’abord qu’il s’agit d’une blague, même si elle est de mauvais goût. Hélas non ! Nous n’avons pas affaire à un canular potache, mais à une information réelle. Dans certaines industries d’abattage et de conditionnement de poulets, aux États-Unis, les employés n’ont pas droit à la pause pipi, ou, en tout cas, pas plus d’une fois ou deux par semaine, sous peine de sanctions ou même de renvoi. Le prétexte est qu’il s’agit de ne pas entraver la vitesse de production de la ligne de fabrication. Les employés réduisent donc leur consommation de nourriture et de liquides, au risque même de leur santé, pour ne pas avoir à demander l’autorisation d’aller aux toilettes. Et certains, semble-t-il, portent des couches…

Plus près de nous, en France, des téléopérateurs d’un centre d’appel devaient, eux, faire une demande par mail pour être autorisés à se rendre aux toilettes. Mais ils se sont révoltés contre cette obligation et ont obtenu gain de cause.

Ailleurs, au Japon, c’est la grossesse qui est mal vue des entreprises. Les femmes qui se déclarent enceintes sont souvent victimes de harcèlement moral pour les pousser à démissionner, voire directement licenciées pour « mauvaise attitude au travail ».

Énurésie

Ce ne sont que les plus spectaculaires des humiliations subies par de plus en plus de salariés dans le contexte d’hyperconcurrence mondiale qui conduit à perdre toute raison humaine. Mais elles sont d’autant plus marquantes qu’elles s’attaquent aux besoins physiologiques et biologiques des hommes jusqu’à en nier la nécessité. Rien ne doit arrêter la machine à générer du profit et l’homme lui-même doit fonctionner comme une machine. On ne veut plus rien savoir de ses envies d’uriner. Quant aux bébés, pourquoi en faire puisque bientôt, ils ne serviront plus à rien, remplacés à leur poste de travail par des automates ? Tout cela n’est qu’une perte de temps face à l’urgence de gagner toujours plus, toujours plus vite.

Interrogés, les grands patrons de la volaille américaine disent qu’ils n’ont jamais donné ce genre de consignes. Certainement, ils ne se sont pas abaissés à légiférer sur l’usage des vessies et des sphincters de leurs employés. Mais la pression qu’ils exercent sur leur entreprise pour toujours plus de productivité et de rentabilité a été ainsi traduite par les petits chefs chargés de la relayer et terrifiés à l’idée de ne pas atteindre les objectifs. Pour les sous-fifres, la pression économique passe par la pression sur les corps. Puisqu’il faut toujours gagner du temps, ils le gagnent où ils peuvent, jusque dans les secondes qui pourraient être volées au travail par des « paresseux énurétiques ». Et nombre de salariés finissent par intégrer l’idée que la « chance » d’avoir un travail et la nécessité de le conserver oblige à supporter toutes les vexations et à s’adapter à toutes les contraintes, fussent-elles aberrantes et toxiques pour leur propre existence.

Maillon faible

Personne, évidemment, ne décide officiellement de ces humiliations. Mais les responsables des grandes entreprises ne semblent pas s’apercevoir que leur froide exigence financière en est la cause. Ils sont de plus en plus éloignés de la réalité concrète et matérielle de la production. Ils prennent leurs décisions à partir de tableaux de chiffres en en ignorant, volontairement ou non, les conséquences humaines. Ils n’ont qu’une obsession, obtenir des résultats, quelles que soient ces conséquences qui ne sont plus, pour eux, qu’une donnée chiffrée, une colonne à leur bilan, une variante comme une autre qui n’a pas à troubler la justesse de leurs calculs.

Ces dirigeants ne sont pas « méchants », ils sont juste ailleurs, dans un autre monde que celui de leurs employés. Ils considèrent que le monde d’en bas où grouille la plèbe doit se plier aux impératifs du monde d’en haut qui est le leur.

La rationalisation économique, de plus en plus abstraite, tente d’exclure au maximum la réalité humaine de ses théories comptables, de manière totalement déraisonnable. L’homme est devenu le maillon faible de l’entreprise et des activités économiques dans leur ensemble. On s’en passerait volontiers, s’il n’était pas aussi un consommateur dont on a encore besoin pour acheter ce qu’on produit et qu’il faut bien vendre. C’est l’ultime contradiction à résoudre : supprimer le salarié en conservant le consommateur.

Schizophrénie

De façon plus large, l’accroissement délirant des inégalités entre les plus riches et les plus pauvres est également une grande source d’humiliation. Il y a d’un côté ceux qui comptent (à tous les sens du terme), une élite nomade de plus en plus restreinte, et de l’autre la valetaille des hommes inutiles, selon l’expression de l’économiste Pierre-Noël Giraud[1], sédentaires, la plupart sans travail ou voués à servir la minorité active et possédante. Toujours plus pour quelques-uns, toujours moins pour les autres.

Comment les patrons des grandes entreprises peuvent-ils en même temps augmenter régulièrement leurs salaires en millions d’euros, se protéger par des contrats en or, tant à leur arrivée dans l’entreprise qu’à leur départ, estimer qu’ils sont toujours moins payés que leurs homologues et déclarer à leurs salariés que le SMIC et les charges sociales sont trop élevés au regard des salaires chinois, qu’il faut faire des économies, augmenter sans cesse la productivité et réduire le personnel pour conserver l’emploi (cette dernière formule m’a toujours semblé le summum de l’hypocrisie langagière) ?

Une telle schizophrénie dans le discours confirme qu’ils se sentent dans un monde à part, où règne une logique différente de celle du monde commun. Combien de temps encore les « inutiles » retiendront-ils leur vessie, combien de temps pourront-ils accepter une telle injustice, puisqu’humainement rien ne justifie qu’un être humain vaille cent, mille ou dix mille fois plus qu’un semblable ?



[1] Voir son livre, « L’homme inutile, du bon usage de l’économie », éditions Odile Jacob, 2015.

Claude-Jean Desvignes
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