Avril 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Et si la croissance détruisait l’emploi ?

La doxa économique veut que la croissance soit le moteur principal de la création d’emploi, son corollaire étant qu’en l’absence de celle-ci, la montée du chômage est inéluctable. Responsables politiques et économiques nous répètent donc à l’envi qu’elle est le Graal de nos sociétés et qu’il faut obstinément et par tous les moyens partir à sa quête. Sans elle, point de salut.

Une période bénie

J’ai longtemps moi-même été un adepte de cette croyance que l’expérience semblait conforter. Jusqu’à la fin du siècle dernier, nous avions encore sous les yeux, pour preuve vivante de la transsubstantiation de la croissance en emploi, la période bénie des Trente Glorieuses. Avec un taux annuel moyen supérieur à 5 %, la croissance triomphait et le plein emploi était assuré : le chômage français plafonnait à 1,8 % (vous avez bien lu ce chiffre incroyable, moins de 2 % !) ce qui correspondait à un volant minimum de rotation du travail.

Ce qu’on oublie parfois, quand on s’illusionne sur cette prospérité, c’est que PIB français, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, était inférieur de 40 % à celui de 1939. Ce rattrapage, associé au plan Marshall et à l’urgence de reconstruire le pays, explique en grande partie ce succès, comme il explique aujourd’hui celui des pays émergents. Il est toujours plus facile de croître vite quand on part de très bas et que tout est à construire.

Contrairement à ce que l’on veut parfois nous faire croire, la croissance française ne s’est pas brusquement arrêtée en 1974, tuée par la première crise pétrolière. De 1975 à 1989, elle a certes baissé, mais continué à un taux non négligeable de 2,5 % par an, puis, de 1990 à 2007, s’est stabilisée à 2 % annuels. Ce n’est que depuis la crise de 2008 qu’elle ne parvient pas à dépasser les 1 %. Et pourtant, depuis 40 ans, malgré donc un très fort accroissement du PIB, le chômage n’a fait qu’augmenter, passant de moins de 2 % à plus de 10 %.

La faute aux crèches

Comment comprendre cela ? La seule réponse des économistes orthodoxes (c’est-à-dire libéraux pur jus) et des politiques qui les suivent, c’est que la croissance n’est pas assez forte. Il faudrait « au moins 3 % », disent-ils, sans qu’on sache vraiment d’où vient ce chiffre mystique et alors qu’on sait très bien que, dans nos systèmes de consommation saturés, il est désormais quasiment impossible à atteindre. Si l’Espagne semble y être parvenue en 2015, c’est que son PIB avait auparavant chuté de plus de 10 %, tandis que son chômage reste au-dessus des 20 %. Quant à la « réussite » en matière d’emploi de nos voisins allemands ou britanniques, il est moins dû à une croissance guère plus élevée que la nôtre, qu’à une utilisation généralisée et contraignante du temps partiel et autres contrats « zéro heure » (on travaille très peu, mais on ne pointe pas au chômage, ce qui est bon au moins pour les statistiques).

Certains en viennent ainsi à se demander, selon le titre récent d’un article du Figaro, si construire des crèches ne nuirait pas au plein emploi et à regretter que plus de femmes, en France, grâce à ce service, puissent travailler à temps plein que dans les autres pays européens (le taux d’emploi à plein temps des femmes françaises est de 43 %, contre 37 % en moyenne en Europe). Supprimons donc les crèches pour faire baisser le taux de chômage apparent ! On voit à quelle régression ce type de raisonnement nous mène.

Le travail, facteur de croissance ?

Le doute a donc fini par s’insinuer en moi : le lien entre croissance et emploi est-il aussi évident et univoque qu’on le prétend ? Dans les siècles qui ont précédé l’ère industrielle, la croissance était faible, selon les calculs que l’on a pu en faire a posteriori, car personne, alors, ne se souciait de l’évaluer. Pour autant, la paysannerie, qui composait l’essentiel de la population, ne manquait pas de travail au service d’une aristocratie qui, elle, n’aurait jamais songé à travailler. Je ne rêve évidemment pas d’un retour à ces formes de servitudes (mais je crains malheureusement que nous soyons en train d’y revenir insidieusement). J’observe seulement que dans un autre type d’organisation sociale, le plein emploi est déconnecté de la croissance. Et il y a bien d’autres exemples dans les sociétés non industrielles.

Pour en revenir à celles-ci, ne pourrait-on pas tout aussi bien penser, à l’inverse de ce qu’affirme le dogme, que c’est l’emploi qui crée la croissance. Ce renversement de cause à effet expliquerait de manière plus satisfaisante, à mon sens, la dynamique des Trente Glorieuses et l’atonie qui a suivi depuis. C’est parce qu’il y avait du travail, après guerre, que la croissance a pu être soutenue, puis parce que les embauches ont diminué, les besoins élémentaires étant satisfaits, qu’elle est devenue molle.

Une illusion d’optique

Mais j’en viens à penser que nous n’en sommes plus là. Je suis de plus en plus persuadé que le rapport entre croissance et emploi n’a jamais été positif que de manière conjoncturelle, dans des circonstances très particulières, et qu’il est aujourd’hui devenu structurellement négatif.

La croissance économique est essentiellement générée par la productivité, autre nom de la compétitivité qui est l’essence du capitalisme. Pour rester compétitif – vendre plus que les autres -, il faut sans cesse augmenter la productivité, c’est-à-dire concrètement diminuer la quantité de travail pour produire un même objet ou un même bien. La logique de la croissance est donc fondamentalement de réduire les pertes en travail par sa rationalisation à outrance et par le recours aux machines, d’exiger que les choses se fassent avec le moins de travail possible, dans un temps toujours plus court, sous le signe de l’efficacité et de la performance. De ce point de vue, le travail humain, jamais parfait, pèse sur la croissance et la freine. Les économistes libéraux l’avouent incidemment quand ils disent qu’il coûte trop cher. Trop cher par rapport à quoi ? Aux nécessités de la vie humaine ou au profit des entreprises, qui est l’indicateur de leur « croissance » ?

La croissance n’a donc pas naturellement pour effet de créer de l’emploi, sauf circonstances exceptionnelles et illusion d’optique, mais plutôt de le détruire. D’une certaine manière, pour gagner plus, il faut travailler moins ! Cette tendance originelle du capitalisme est aujourd’hui renforcée par la financiarisation et la numérisation de l’économie. D’une part, faire de l’argent avec de l’argent demande très peu d’intervention humaine et d’autre part, ce qui reste à faire est, en grande partie, désormais mieux fait, à moindre coût, par des ordinateurs que par des hommes.

Une aristocratie nouvelle

J’aimerais me tromper. J’aimerais que mon analyse soit fausse. Mais quelle autre explication donner au chômage de masse qui mine depuis 40 ans nos sociétés développées, à la pression incessante des dirigeants économiques pour faire baisser le coût du travail, à la réduction systématique des postes dans les grandes entreprises, malgré une croissance continue ? Au moins est-il indispensable de se poser la question.

Et si j’ai raison, si la croissance détruit l’emploi, est-il bien raisonnable de continuer à l’idolâtrer, alors qu’elle détruit aussi la planète ? Tout se passe comme si, aujourd’hui, elle ne profitait plus qu’à un tout petit nombre, une aristocratie économique nouvelle, qui aurait tout intérêt à préserver le mythe de sa nécessité pour l’emploi, alors qu’elle n’est utile qu’à leur enrichissement insensé.

Claude-Jean Desvignes
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