Avril 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Si le sel du salaire s’affadit, avec quoi le salera-t-on ?

Quel chef d’entreprise ne s’est pas plaint, chaque jour, de la complexité du Code du travail, n’a pas pesté contre des règlements souvent embrouillés, voire contradictoires, qui, faute de disposer de juristes spécialisés, pouvaient le conduire, malgré sa bonne foi, devant les prud’hommes ou les tribunaux ?

Les patrons, dont je fais partie, ne peuvent donc que se réjouir de la volonté du gouvernement de simplifier ce rébarbatif Code du travail. Il le fait selon l’idée dominante que plus le marché du travail gagnera en flexibilité, meilleur ce sera pour la compétitivité économique des entreprises. Autrement dit, moins il y aura de normes et de contraintes envers le salarié, plus l’entreprise sera productive et efficace, avec, en filigrane, la doxa libérale sous-jacente, et quelque peu spécieuse, que plus il est facile de débaucher ses employés, plus on pourra en embaucher.

Pourquoi, en effet, un gouvernement dit de « gauche » se lance-t-il soudain, saisi par l’urgence à un an de la fin de sa mandature, dans cette réforme impopulaire auprès de la majorité de ses électeurs, s’il n’en espère cette fameuse inversion de la courbe du chômage, promesse électorale résolument contredite par les faits depuis quatre ans ?

Que l’entreprise ait besoin de souplesse, c’est indéniable, mais que le problème du chômage puisse être réglé par la seule facilité de licencier, j’ai assez dit ici, et encore dans ma chronique du mois dernier, combien la question me semblait éminemment plus complexe. Le remplissage du carnet de commandes, en particulier, est primordial.

Proximité de décision

Ce qui ne me permet pas de me féliciter entièrement de ce toilettage des règles régissant le travail, c’est précisément qu’il paraît plus opportuniste – faire baisser rapidement le taux de chômage – que fondé sur une réflexion en profondeur concernant l’évolution de nos manières de travailler au XXIe siècle. A court terme, il peut aider à booster l’économie. A moyen et long terme, à mon sens, il rate sa cible et se trompe d’objet.

Une seule mesure fait preuve d’un certain courage et d’une certaine vision : la possibilité de procéder à des accords d’entreprise. Elle entérine le manque de représentativité de nos syndicats français – patronaux aussi bien que salariaux - et leur impuissance, sauf exception, à sortir de leur logique conflictuelle et à négocier entre eux de manière constructive. Elle reconnaît aussi la diversité des situations des entreprises que les accords de branche sont incapables de prendre en compte.

Cette possibilité de négocier au niveau des entreprises, notamment des PME, va évidemment fâcher les syndicats qui y perdront de leur pouvoir, mais elle est en phase avec les atttentes de la plupart des dirigeants et des salariés qui souhaitent une plus grande proximité des décisions, en fonction de la réalité de ce qu’ils vivent. On l’a vu avec les débats sur le travail dominical : dès lors que les salariés d’une entreprise sont d’accord pour travailler le dimanche et y voient leur intérêt respectif, pourquoi les syndicats le leur interdiraient-ils ?

Corvée féodale

Le reste des propositions du projet de loi me laisse plus dubitatif. Allongement du temps travaillé jusqu’à 12 heures par jour et 46, voire 60, par semaine, en cas de nécessité, forfait jour imposé, assouplissement du régime des heures supplémentaires moins bien payées, plafonnement des indemnités de licenciement, limitation des recours aux prud’hommes : tout cela relève d’un libéralisme anglo-saxon de bon (ou de mauvais) aloi auquel nos démocraties sociales demeurent rétives. Mais, surtout, ne s’agit-il pas là d’un combat d’arrière-garde pour tenter de maintenir, en le dégradant, un modèle dépassé ?

Car, pour moi, le vrai problème est, aujourd’hui, celui du salariat lui-même qui, dans ses normes, sa rigidité et ses conséquences sociétales, correspond de moins en moins à la fois aux nécessités économiques, aux modes de travail et aux aspirations de vie des jeunes générations numériques.

On oublie souvent qu’à sa naissance, au XIXe siècle, au moment du développement de l’ère industrielle[1], le salariat était une condition peu enviée, précaire et dépréciée qui permettait à peine de subsister. Le « salaire », à l’origine, est le sel que l’on versait pour toute solde (qui n’était en fait pas très « salée ») aux soldats. Ce contrat de louage s’apparentait fortement à la corvée féodale. Dans un monde encore largement rural, les paysans vendaient leur force de travail aux industries pendant les mois creux et n’avaient de cesse que de repartir aux champs pour les labours, les moissons et autres récoltes.

Retournements de l’histoire

C’est d’ailleurs en partie en raison de cette intermittence de la main-d’œuvre ou de son trop grand turn-over que les maîtres de forges et autres industriels ont eux-mêmes tenté de rendre de plus en plus attrayant ce statut. Les usines ne pouvant se déplacer vers les employés, ils ont cherché à les fixer autour du lieu de travail en leur proposant des avantages « sociaux » - logements, écoles, magasins d’alimentation, soins médicaux – et un emploi permanent à plein temps qui, en même temps, avait l’avantage de les rendre dépendants.

Par la suite, sous la poussée du syndicalisme et de la prospérité, le salariat s’est métamorphosé pour devenir progressivement le statut protégé et envié par tous les travailleurs, triomphant pendant les Trente Glorieuses et ne cessant de croître, au détriment des autres formes d’activité professionnelle.

Aujourd’hui 90% de la population active est salariée. Mais cette écrasante majorité ne doit pas cacher la fragilité de ce statut. Le salariat, dans son organisation actuelle, est un colosse aux pieds d’argile et constitue un obstacle à l’invention de nouveaux modes de travail et de rémunération.

L’économie internet n’a plus besoin de travailleurs pointant tous les jours à la même heure au même endroit, toute leur vie. Par un retournement ironique de l’histoire, les patrons se retrouvent embarrassés par un statut qu’ils ont largement contribué à construire quand cela les arrangeait.

La fin de la société salariale

En réalité, ce n’est pas le fait salarial en lui-même – rémunérer des gens pour un travail va de soi, chacun est convaincu que « toute peine mérite salaire » – qui nous entrave aujourd’hui, mais la « société salariale » qui s’est construite autour. Il nous est quasiment impossible de vivre et d’agir en dehors de ce statut, dont tout découle : reconnaissance sociale, droits divers, logement, transports, emprunts, compte bancaire, sécurité sociale, allocations, chômage, retraite…

C’est la raison pour laquelle il me semble que les mesures proposées par le gouvernement sont à côté de la plaque. Ce n’est pas en assouplissant, voire en précarisant, le salariat dans sa forme actuelle que l’on inventera un nouveau statut du travail, comme ce n’est pas en améliorant la bougie qu’on a inventé l’électricité. Je trouve même dangereux de fragiliser l’existant sans prévoir ce qui va le remplacer, sans chercher à changer l’organisation de la société qu’il implique.

Si le salariat de type industriel perd de son sel, comment lui redonner une nouvelle saveur, un nouvel attrait, de nouvelles formes de protection à l’ère numérique ? Tel est le chantier que nous devrions ouvrir largement : État, patronat, syndicats et salariés.



[1] Même si des formes de salariat existaient, déjà, depuis plus longtemps, mais de manière marginale.

Claude-Jean Desvignes
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