Octobre 2018


Pascal Chabot : "Faire exister le changement désiré"

Chargé de cours à l’Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales (IHECS) à Bruxelles, Pascal Chabot est l’auteur du remarqué Global Burn-out en 2013, ouvrage dans lequel il voyait dans le burn-out un trouble miroir où se reflètent certaines valeurs excessives de notre société : son culte du plus, du trop, de la performance, de la maximisation, tout cela démultiplié par des technologies qui imposent souvent leur temporalité à l’homme. Dans Après le progress (2008) puis L’âge des transitions (2015), le philosophe affirme qu’un nouvel imaginaire du changement est aujourd’hui nécessaire. Il développe cette idée pour le magazine Dirigeant.

Dirigeant : Nous avons l’impression de vivre aujourd’hui dans une époque charnière. Le monde change et semble échapper à tout contrôle. Partagez-vous ce sentiment et comment l’expliquez-vous ?

Pascal Chabot : L’époque est en effet marquée par des changements majeurs dans presque tous les domaines. Deux réalités prépondérantes agissent comme des accélérateurs et des catalyseurs : la technologie et la communication. La première démultiplie les effets de l’action humaine en lui offrant puissance et rapidité. Elle pénètre toutes les dimensions de l’expérience et modifie en profondeur la nature, ce que le terme « anthropocène » exprime en prenant acte du fait que désormais l’action humaine devient acteur du devenir physique, chimique et biologique. La communication elle aussi, par sa quasi-synchronicité, donne la possibilité à des événements d’avoir des répercussions nombreuses et immédiates. Il y a de moins en moins d’îlots soumis à leurs évolutions propres. Interconnectée et en mutation permanente, la planète se transforme de plus en plus vite, donnant l’impression que cette évolution complexe échappe à tout contrôle, ce qui n’est toutefois pas entièrement fondé.

D. : Vous faites l’éloge de la transition. Comment la caractérisez-vous ?

P.C. : A côté des changements imposés et subis, il est important de faire exister des changements désirés, sur lesquels l’acteur a un impact et dans lesquels il peut traduire sa propre volonté. Etymologiquement, le terme « transition » désigne le mouvement par lequel on « va au-delà » (trans-ire). Cet « au-delà » est vu comme un dépassement de certaines contraintes du système actuel pour inventer d’autres futurs. La transition écologique et énergétique, ou encore la transition démocratique sont autant de lieux de changements provoqués, parfois pilotés. On y trouve les amorces d’une nouvelle relation au monde, plus respectueuse des êtres, et motivée davantage par la coexistence que par la concurrence.

D. : Quels domaines concernent ces transitions ?

P.C. : J’ai cherché à analyser certaines mutations dans les domaines énergétique, politique et démographique, dans lesquels s’inventent des modèles de transition. Une méthode des transitions est proposée, qui philosophiquement passe par trois contraintes : ouvrir les boîtes noires, c’est-à-dire s’intéresser aux moyens et pas seulement aux finalités ; affirmer et déployer le progrès subtil, afin que le progrès utile ne jouisse plus du monopole exagéré que lui confère le technocapitalisme ; montrer l’importance des valeurs de respect et de reconnaissance dans l’évolution des mentalités. Le cas de la transition énergétique est emblématique. Animé par la conviction que l’énergie est le grand refoulé de l’histoire de la philosophie occidentale, qui privilégie la matière et la forme, il faut réinterroger notre rapport au pétrole et aux énergies fossiles. Cela passe notamment par une réflexion sur le lien entre les énergies humaines (notamment l’enthousiasme) et les énergies non-humaines, afin de renouveler certains arguments en faveur des énergies renouvelables.

D. : Peut-on croire encore aujourd’hui à l’idée du progrès ?

P.C. : Le paradoxe de notre époque est qu’elle expérimente énormément de progrès concrets, davantage sûrement que les autres époques du passé, mais qu’elle manque de concept cohérent pour exprimer ce qu’est un « progrès ». La notion, en effet, a perdu sa crédibilité au cours du vingtième siècle, et singulièrement après la seconde guerre mondiale et Hiroshima. Voyant ces désastres, on s’est dit : « Si tel est le fruit du progrès, alors le progrès est une régression vers la barbarie ». Des catastrophes écologiques peuvent également, aujourd’hui, mettre en question la notion. Toutefois, ces drames réels ne peuvent masquer la réalité de progrès majeurs, pour lesquels il faut réinventer la notion.

D. : Vous avez évoqué une différence entre un progrès « utile » et un progrès « subtil ». Qu’est-ce à dire ?

P.C. : Le progrès utile fonctionne par capitalisation, et de manière linéaire. Chaque acquis peut être la source d’un nouvel investissement ou d’une nouvelle découverte. Il ne faut ainsi pas réinventer le laser pour l’utiliser dans de nouvelles applications médicales. Le caractère exponentiel du progrès techno-scientifique s’explique en partie de cette façon, donnant l’impression d’une vraie « marche en avant », ce qui est l’étymologie du terme « pro-gradere ». Par contre, le progrès subtil ne connaît pas d’accroissement par capitalisation. Dans cette dimension, il faut souvent repartir à zéro et prendre en compte les singularités toujours nouvelles des individus. C’est le cas dans tous les métiers de l’humain, par exemple de l’éducation, de la santé ou des ressources humaines. C’est d’ailleurs là qu’intervient le burn-out, qui peut être un symptôme du conflit entre progrès utile et progrès subtil. La sphère fragile de l’humain connaît une pression énorme de la part des puissances techniques et économiques. Elle ne peut se prévaloir de résultats aussi manifestes qu’une usine performante. On n’y fait pas de profit direct, on ne peut y prétendre à des rendements énormes. Au contraire, le subtil traduit toujours le mystère d’exister. Mais il est aussi le lieu où l’humain se montre dans toute sa grandeur, à la fois fragile et puissant. Je vois la transition comme l’art nécessaire de trouver de nouveaux équilibres entre le progrès utile, technique et économique, et le progrès subtil, qui est la matrice de nos relations avec les autres et avec la planète.

D. : Dans votre dernier livre, vous mettez vos espoirs dans la société civile. Croyez-vous également dans les entreprises, qui appartiennent à cette société civile ?

P.C. : Les entreprises occupent une place extrêmement importante dans la société civile. Leur responsabilité croit avec leur pouvoir qui, dans le cas de certaines multinationales, dépasse parfois celui des Etats, ce qui pose de vraies questions politiques en termes de démocratie. C’est de la société civile, et donc aussi des entreprises, que proviennent de plus en plus les dynamismes qui façonnent le futur. On l’a vu avec le 21 COP, événement politique planétaire, dont on n’a pas assez dit qu’il est l’aboutissement du travail militant, depuis près de 40 ans, de scientifiques, d’intellectuels, de militants, d’artistes et d’entreprises responsables actives dans le développement durable. La politique internationale a, dans ce cas-là, traduit un mouvement initié par la société civile. Il est essentiel que le monde de l’entreprise soit conscient des enjeux des transitions en cours, afin que les choix qui s’y prennent et les modèles de développement qui y ont cours tendent vers la durabilité, l’équité et le respect de l’humain. Les entreprises, en cela, ne sont pas différentes des individus : s’il y en a certaines pour lesquels ces notions constituent « le dernier des soucis », il y en d’autres, de plus en plus nombreuses, qui ont compris que rien de grand ne se fera sans éthique et sans un authentique souci de l’avenir. Espérons qu’elles feront pencher la balance du bon côté, ce qui n’est pas acquis !

D. : Quel conseil donneriez-vous aux dirigeants d’entreprise ?

P.C. : Etre à l’écoute des futurs viables, ce qui demande à la fois de l’imagination et une vraie résistance par rapport aux seules sirènes du court terme. Sans doute les dirigeants d’avenir sont-ils ceux qui réussiront à créer une compatibilité entre le progrès techno-scientifique et des formes de sociétés plus démocratiques, plus respectueuses de l’humain et de la planète. C’est un défi énorme, qui doit être politiquement soutenu, car il requiert un changement de mentalité : le « progrès » doit devenir un « progrès pour l’humain ». Il serait absurde de penser que le progrès peut se faire au détriment de l’humain. Le chantier est immense, mais passionnant.

Propos recueillis par la rédaction
Le 6-06-2016
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