Septembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

700 millions de chômeurs, et moi, et moi, et moi…

Dans son dernier rapport, l’Organisation internationale du travail (OIT), qui regroupe 186 États membres (sur 197 reconnus par l’ONU), prévoit 200 millions de chômeurs dans le monde en 2016, en augmentation de 2,6 millions par rapport à 2015, et n’est guère plus optimiste pour 2017, avec encore 1,1 million de plus.

Je ne sais pas comment est calculé ce chiffre déjà énorme. Sans doute ne s’agit-il que des chômeurs « officiels », recensés par les « pôles emplois » des différents pays, dont beaucoup n’ont pas un service de suivi du chômage très performant. Il ne tient pas compte, en réalité, de toutes les personnes qui souhaiteraient travailler, mais ont abandonné leur recherche ou ne se sont jamais inscrites dans les circuits réglementaires.

En France, par exemple, si le taux de chômage tourne autour de 10 %, le taux de non-emploi des 15 – 64 ans atteint 36 %, soit près de 15 millions de personnes « inactives » au lieu des 3,6 millions de chômeurs actuellement déclarés. Certes, tous les gens en âge de travailler n’ont pas besoin, ne veulent pas ou ne peuvent pas, notamment pour des raisons de santé, avoir un emploi. Il y a aussi tous ceux qui font des études ou qui travaillent au noir. Mais on peut penser qu’un certain nombre de ces « non-employés », quelques millions, se présenterait sur le marché du travail si celui-ci était plus favorable.

Rapporté à l’échelle mondiale, il n’est pas délirant d’estimer que pas loin d’un milliard de nos contemporains, aujourd’hui sans travail, sont potentiellement demandeurs d’un emploi stable et correctement rémunéré. En effet, seuls 3,2 milliards d’individus travaillent sur une population mondiale en âge de travailler d’environ 4,5 milliards individus. Pour couronner le tout, l’OIT ajoute, dans son rapport, que près d’1,5 milliard d’emplois, 46 % du total, sont précaires, et parle d’une « bombe à retardement ».

Création destructrice

Le « réservoir à chômeurs » apparaît donc comment un tonneau des Danaïdes, se remplissant au fur et à mesure qu’on essaye de le vider, alors que nous sommes de moins en moins bien armés pour écoper.

Si l’on en croit d’autres études récentes, l’automatisation numérique du travail, déjà bien engagée, se propage à tous les secteurs d’activité, y compris ceux qui paraissaient intouchables comme le journalisme ou la médecine. Ce serait près de la moitié des emplois actuels qui seraient amenés à disparaître dans les dix ans à venir.

Si l’exactitude de ces projections peut prêter à caution – la réalité est toujours plus complexe -, il est indéniable qu’elles confirment une tendance de fond : depuis son essor, l’informatisation de la société détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée. Et ce déséquilibre dans la « destruction créatrice », théorisée par Schumpeter, tend à s’accélérer.

Nous avons d’ailleurs un exemple achevé des effets de la mécanisation du travail, celui des agriculteurs. Longtemps, ils ont représenté 90 % de la population mondiale. Il y a un siècle, en France, 50 % de nos compatriotes étaient aux champs et peinaient à nourrir les 38 millions que nous étions. Ils ne sont plus que 3 % aujourd’hui à monter sur leurs tracteurs munis d’ordinateurs et de GPS, nourrissent largement 27 millions de Français de plus et exportent des surplus considérables.

La production économique a de moins en moins besoin de bras, elle aura de moins en moins besoin de cerveaux, de moins en moins besoin d’intervention humaine.

Croissance indésirable

Depuis le 1er choc pétrolier de 1974, cette disparition progressive de l’homo faber n’a cependant pas empêché que se maintienne une croissance moyenne de 2 % par an (avant la crise de 2008) dont il faudrait enfin reconnaître qu’elle est en grande partie déconnectée de l’emploi et qu’elle a essentiellement servi à accroître les inégalités, profitant aux plus riches.

Plus grave, on sait désormais que la croissance à laquelle les politiques continuent de se raccrocher, contre toute évidence, pour « inverser la courbe du chômage », est elle-même devenue indésirable. Retrouver la croissance des Trente Glorieuses, qui sert de référence implicite alors même qu’elle était exceptionnelle, nous conduirait encore plus rapidement à la catastrophe écologique. La Chine qui vit à ce rythme, même si elle ralentit, ne respire plus. Attendre des pays émergents qu’ils raniment la flamme de la croissance productiviste et consumériste pour rallumer nos braises éteintes, c’est pratiquer la politique de la terre brûlée. Le remède sera pire que le mal. Les dirigeants mondiaux jouent les pompiers pyromanes en prétendant en même temps respecter les accords de la COP21 pour stabiliser le réchauffement climatique et vouloir renouer avec une croissance forte qui serait forcément nourrie au carbone.

Mesures cosmétiques

Centaines de millions de chômeurs, destruction du travail par la numérisation, croissance insoutenable : si l’on met tous ces ingrédients dans le même chapeau, aucune politique ne peut magiquement en sortir le lapin du plein emploi. C’est pourtant ce que tentent de faire depuis 40 ans les responsables de tous bords avec les dizaines de plans antichômage, dont le dernier en date, qui ne servent qu’à maquiller les chiffres et ne trompent plus personne.

La France, à cet égard, est d’ailleurs moins hypocrite que ses voisins qui n’ont réussi à faire baisser le taux de chômage que par des tours de passe-passe scandaleux. L’Allemagne, par exemple, a généralisé les temps partiels sous-payés ou l’Angleterre inventé le contrat de travail zéro heure, systèmes qui institutionnalisent les travailleurs pauvres, c’est-à-dire des gens qui ne peuvent pas vivre de leur travail.

Je ne peux pas croire que nos gouvernants n’aient pas pris la mesure de la profondeur du problème. Mais, impuissants à le résoudre dans sa globalité, ils préfèrent faire comme si le chômage n’était qu’une difficulté conjoncturelle sur laquelle ils agissent de manière cosmétique en attendant que les choses s’arrangent d’elles-mêmes. (Je me souviens d’un ministre particulièrement inspiré qui, dans les années 1980, disait que ce n’était la peine de trop se préoccuper de chômage, puisqu’il se résorberait tout seul avec le départ en retraite des papys boomers et la baisse de la démographie. Bien vu l’aveugle !)

Mutation réjouissante

Le travail ne va pas disparaître du jour au lendemain, bien entendu. Mais nous allons vers la fin de la société du travail, celle qui s’organisait entièrement autour de la production économique, qui faisait du travail et du consumérisme le centre de nos existences.

Pour ma part, je trouve ça plutôt réjouissant, car il y a une vie en dehors du travail. Et celui-ci ne nous obsède à ce point que depuis finalement très peu de temps, au regard de l’histoire humaine, moins de deux siècles. Ce qui me désole, c’est qu’au lieu d’essayer d’accompagner notre mutation vers cette société nouvelle où le travail rémunéré ne sera qu’un des moyens de notre contribution au monde, les dirigeants politiques, de manière irresponsable, semblent tout faire pour la retarder.

Claude-Jean Desvignes
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