Juillet 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Peut-on avoir l’Uber et l’argent d’Uber ?

Notre monde serait donc en train de « s’ubériser ». Certains s’en réjouissent et voient dans ce mouvement une lame de fond propre à révolutionner notre économie. D’autres s’en inquiètent et pensent qu’il va mettre à mal notre système social et nous conduire vers toujours plus de précarité.

En cette nouvelle année, difficile de savoir si nous devons lever un verre à moitié plein ou à moitié vide à la santé d’Uber et de toutes ces autres plateformes de services qui font que chacun d’entre nous peut être en même temps le marchand et le client.

Le succès même de ces plateformes et leur croissance exponentielle semblent montrer qu’elles correspondent à un besoin et répondent à des attentes. Elles réduisent les intermédiaires, font baisser les prix, facilitent les échanges entre producteurs et consommateurs, débarrassent de beaucoup de paperasserie puisque les contrats sont automatisés, simplifient la vie quotidienne, prônent un meilleur service du client. Elles permettent à des chômeurs de gagner leur pain honorablement, à d’autres qui ont un travail peu rémunérateur de rajouter un peu de beurre dans leurs épinards à la fin du mois. Tout cela est bel et bon et on ne voit pas pourquoi on devrait s’en priver.

Je me souviens d’ailleurs que dans les années 1980, au moment où commençait la montée inexorable du chômage (mais nous n’avions pas encore dépassé la barre du million !), j’avais participé à la rédaction d’un numéro de la revue Autrement qui avait pour titre : « Et si chacun créait son emploi ? ». Ainsi, 30 ans plus tard, grâce à Internet dont nous ne soupçonnions même pas la possibilité, ce vœu serait réalisé.

Effet d’aubaine

Pourtant, on peut aussi se demander si tout cela ne relève pas autant de l’illusion que de l’effet d’aubaine. Ce qui, à court terme, paraît positif, ne va-t-il pas, à moyen et long terme, se retourner contre nous ? Au minimum, il paraît raisonnable de s’interroger sur le fonctionnement économique réel de l’ubérisation.

Les plateformes de services créent-elles de l’emploi ? En tant que telles, pour leur propre fonctionnement, c’est-à-dire la gestion des applis, elles génèrent assez peu de postes au regard de leur chiffre d’affaires et de leur capitalisation (50 milliards de dollars pour Uber), de l’ordre de quelques centaines de salariés par plateforme.

Elles prétendent faire travailler des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes, mais il est difficile d’évaluer à quoi cela correspond en termes d’équivalent temps plein, certains ne travaillant que quelques heures par mois et d’autre dix heures par jour, sept jours sur sept.

La grande question, surtout, est de savoir s’il ne s’agit pas seulement d’un transfert d’emploi d’un système vers un autre, en l’occurrence du salariat vers l’autoentreprise. Il n’est pas sûr qu’Airbnb augmente le volume global du marché de l’hôtellerie et Blablacar celui du transport. Ils rognent plutôt sur les parts des opérateurs classiques. Qu’aura-t-on gagné au change, en matière d’emplois, si Accor ou la SNCF sont obligés de licencier leurs employés ?

Moins-disant fiscal

Si ces applis de services génèrent de gros profits pour leurs inventeurs, elles ne semblent pas créer beaucoup de nouvelles richesses. On peut même penser que leurs plus-values naissent plus de la prédation sur le système que de la création de valeur. Toutes ces entreprises dématérialisées s’arrangent pour installer leur siège dans les pays les plus cléments en matière fiscale et payent souvent peu d’impôts dans ceux où elles réalisent leur chiffre d’affaires le plus important. Elles y bénéficient d’infrastructures routières, informatiques, éducatives, sociales de qualité au financement desquelles elles ne participent donc que très modestement.

Quant à ceux qui gagnent de l’argent grâce à elles, ils échappent aujourd’hui en grande partie à l’impôt et aux charges sociales alors qu’ils tirent eux aussi parti des infrastructures pour exercer leur activité et ont droit à des aides sociales qu’ils ne contribuent guère à alimenter. Le service que nous croyons payer moins cher en tant que consommateur ne coûte-t-il pas finalement plus cher en tant que contribuable ? Les États cherchent la parade à la lacune juridique créée par ces nouvelles offres. Mais, si elles sont grevées des mêmes charges que les autres, leur intérêt sera moindre pour le client et le fournisseur.

Travail à la tâche

On dit également un peu vite que les plateformes numériques sont en train de réinventer le travail. Elles ne font, pour l’instant, que remettre au goût du jour le travail à la tâche qui régnait au début de l’ère industrielle, au XIXe siècle, sauf que le journalier, ici, ne travaille plus pour un patron (même si l’appli-patron lui donne des cadres et prélève sa dîme), mais directement pour le client. Il n’y gagne pas forcément au change et se trouve souvent corvéable à merci, s’il veut faire tourner son affaire.

Hier soir même, un ami dînait chez moi. Il a mis en location un appartement de vacances au bord de la mer sur Airbnb. A onze heures du soir, il répond à un SMS d’un locataire potentiel. Un peu agacé, je lui demande s’il n’aurait pas pu attendre le lendemain. Au début, c’est ce qu’il faisait, me dit-il, mais les clients, qui lancent dix demandes à la fois, avaient déjà trouvé ailleurs. Maintenant, il réagit aussitôt, à toute heure du jour et de la nuit. Et c’est souvent tard le soir que les locataires se manifestent, me précise-t-il, des locataires qui en demandent toujours plus sur la qualité de service.

Si le client est roi, il faut bien que quelqu’un soit le serviteur dévoué, voire l’esclave permanent, car l’immédiateté numérique n’apprend pas la patience.

Régression

Je ne perçois pas, actuellement, en quoi ces plateformes de services révolutionneraient l’économie libérale pour nous procurer un avenir meilleur. Elles me paraissent même aller dans le sens d’un ultralibéralisme assez orthodoxe qui veut tout déréguler, mondialiser et uniformiser les échanges, jouer la concurrence à outrance, marchandiser tous les recoins de vies et déposséder l’État de la plupart de ses prérogatives. Ce que l’on croit être un progrès peut souvent mener à de grandes régressions.

Je veux bien, malgré tout, leur accorder le bénéfice du doute. Les choses ne sont jamais toutes blanches ou toutes noires. Peut-être un nouveau système économique est-il en train de s’inventer à travers elles. Mais cela ne devra pas se faire au détriment d’un modèle social qu’il convient lui aussi de réinventer. Ce qui demande d’y réfléchir, avant de se lancer tête baissée dans cette course permanente à la nouveauté.

Claude-Jean Desvignes
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