Mars 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

La fin du commerce

J’ai horreur des hypermarchés. Ces énormes temples de la consommation m’écœurent. J’ai vraiment la nausée devant ces avalanches de nourriture, ces rayonnages surabondants, ces têtes de gondole bien peu romantiques, ces promotions factices qui poussent à acheter au-delà du besoin, ces musiques ruisselantes, ces annonces lascives qui invitent à la débauche de marchandises, ces caddies débordant de produits inutiles, ces rangées de caisses militaires avec leur concert de bips scannant les codes-barres en rythme, ces familles à la dérive cherchant la distraction dans les boîtes de conserve et les surgelés, ces slogans hypocrites ou fautifs : Auchan, la vie que j’aime (la vraie vie est quand même ailleurs !) ; Carrefour, j’optimisme (du verbe bien connu « optimismer », je n’invente rien, ce n’est pas une faute de frappe de ma part) ; Casino, un produit pour chaque envie (et une envie pour chaque produit, c’est le but) ; Intermarché, tous unis contre la vie chère (notre chère vie, pourquoi s’unir contre elle ?) ; Magasin U, le commerce qui profite à tous (mais surtout aux magasins U). Toutes ces formules pour nous faire avaler – mais ça passe mal – l’idée que nous allons faire des économies en payant moins cher que moins cher (comme naguère la lessive lavait plus blanc que blanc) des produits dont nous mettrons la moitié à la poubelle, et que le bonheur est dans l’achat compulsif[1].

Mercure oublié

Mes visites à ces lieux honnis sont donc rarissimes, mais ma dernière incursion forcée (j’y ai été entraîné par surprise) dans un Hyper U, pour ne pas le citer, n’est pas pour me réconcilier avec eux. J’y ai découvert, notamment, qu’il fallait désormais prendre un ticket au comptoir du boucher ou du poissonnier pour attendre son tour d’être servi. Le poissonnier ou la bouchère ne vous disent plus « à qui le tour ? », mais appuient sur une touche pour afficher le numéro suivant, même s’il n’y a que deux personnes qui attendent. Déjà, à la Poste ou à la Sécu, la pratique me semblait bien peu cordiale, mais là, je l’ai trouvée franchement déplacée.

Sous couvert, vraisemblablement, de « rationaliser » la file d’attente et d’éviter les querelles de place, on déshumanise le rapport avec le vendeur. Nous ne sommes plus que des numéros dont il traite les demandes l’une après l’autre.

Faut-il rappeler que le mot « commerce », qui vient de Mercure, dieu des carrefours et des rencontres, a une double acception d’échange de marchandises et de relation entre personnes : quand on fait du commerce avec quelqu’un, on a aussi commerce avec lui en espérant qu’il soit d’un commerce agréable ?

Mais je ne sais pas pourquoi je m’étonne encore, puisque depuis longtemps ces grandes surfaces ont coupé les liens entre acheteur et vendeur et fait disparaître le service. Hormis, justement, ces rayons viande, poisson et parfois fromage, on se sert directement à l’étalage, on pèse soi-même ses fruits et légumes, et, quand on ne trouve pas un produit, il y a rarement un employé pour vous indiquer où il se cache (l’employé lui-même ayant tendance à se cacher). La dernière trouvaille est que l’on se passe aussi des caissières en établissant sa note soi-même devant une machine à scanner.

On peut donc faire ses courses sans échanger un mot avec personne, et la seule voix qui s’adresse alors à nous est une voix synthétique qui nous enjoint de passer notre paquet de gâteau du bon côté pour le lecteur de codes-barres et d’enfourner notre carte bancaire dans le terminal.

Sourire à la crémière

On n’a plus d’interlocuteurs, on fait le travail à la place du commerçant ou de l’agent de l’administration et on paye. C’est la nouvelle tendance de l’économie et ça ne va pas s’arranger avec Internet. Nous sommes maintenant priés de passer par le web pour toutes les démarches, de chercher les réponses à nos questions dans les « FAQ », d’imprimer chez nous nos billets de train, d’avion ou de spectacle (et pour ces derniers, la plupart des sites font payer le « service » que nous assurons nous-mêmes entre 2 et 5 euros supplémentaires). Si l’on fait une erreur dans nos manipulations informatiques ou si le système se bloque, tant pis pour nous. Impossible de changer la réservation erronée ou en double. Impossible d’avoir un vivant au téléphone. Nous n’avions qu’à ne pas nous tromper, nous sommes responsables puisque nous l’avons fait nous-mêmes.

Dans cette stratégie du client payant, les banques sont évidemment en pointe. Elles ont commencé il y a longtemps en faisant payer leurs cartes bleues à la fois à son possesseur et aux commerçants, alors que ce moyen de paiement leur faisait économiser beaucoup de paperasserie, donc beaucoup de personnel. Aujourd’hui, elles ferment les guichets, n’envoient plus les relevés par la poste, mais décident de nous facturer la gestion de comptes courants que nous gérons nous-mêmes directement sur leurs sites, pour l’essentiel.

Ainsi, désormais, sous prétexte d’efficacité, nous payons le beurre et l’argent du beurre, et nous devons sourire à la crémière…

Disparition du service

La plupart de mes contemporains semblent trouver ça pratique, normal. Certains y voient un renforcement de leur autonomie, de leur liberté d’action. En faisant tout par soi-même, au moment où l’on veut, on n’est plus dépendant des autres. Certes, mais à quel prix ! Et pour quel profit ? Dans tous les cas que j’ai cités, je n’ai aucune remise, voire je paye, pour un travail que je fais finalement à la place de l’entreprise qui me vend ses produits, ce qui lui permet de supprimer des emplois et d’accroître sa marge. Je contribue, d’une certaine façon à l’augmentation du chômage. Et je fais disparaître le service dans une société qui prétend justement s’en sortir économiquement par le développement du service. Cherchez l’erreur.

Pourtant, ce qui me navre le plus et que je trouve le plus dangereux, dans ce système où chacun se débrouille seul dans son coin, c’est la disparition des rapports humains, la disparition d’un commerce où acheteur et vendeur ont un visage, se reconnaissent et se disent simplement bonjour.


PS : J’ai bien évidemment conscience que ces petits énervements sont dérisoires au regard du drame que notre pays vient de traverser. Mais en revenir à ces petites choses de la vie, c’est sans doute un moyen de continuer à vivre et d’échapper au grand énervement qui s’est emparé de nous tous face à la haine stupide de quelques intégristes désintégrés.



[1] Je me suis déjà interrogé, dans une précédente chronique, sur le (faux) mystère qui fait que les actionnaires et propriétaires de ces distributeurs à bas prix qui prétendent servir notre intérêt se constituent des fortunes. Je n’y reviendrai pas.

Claude-Jean Desvignes
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