Septembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


L'humain avant la technique

Comment produirons-nous demain ? Les programmes sur l’usine dite de demain se multiplient dans le monde, depuis « l’Industrie du futur » en France jusqu’à « l’Industrie 4.0 » en Allemagne. Les dirigeants des petites entreprises sont directement concernés, car tout leur contexte va se trouver bouleversé.

Et ces dirigeants auraient tort de se laisser intimider par le jargon technique, car l’essentiel n’est pas la technique, mais la qualité des relations entre les hommes. Le dossier que publie Futuribles en novembre[1] observe que la majorité des usines néglige l’essentiel des possibilités proposées depuis des années par les techniques numériques. Pas pour des raisons économiques ou techniques, mais parce que l’on garde des organisations centralisées, cloisonnées, hyper-hiérarchiques, bureaucratiques, bloquant initiatives et collaborations.

Les techniques disponibles permettent en effet de construire des systèmes de production capables d’ajuster celle-ci aux fluctuations du marché en changeant la programmation des machines. Déjà, grâce à la modélisation 3D, la réalité virtuelle et la réalité augmentée, on conçoit des produits, et aussi les usines qui les produiront, en anticipant ce que ressentiront les futurs utilisateurs, en prenant en compte les contraintes de tout le cycle de vie.

Les équipements sont de plus en plus dotés de capteurs et de capacités de traitement des données recueillies. Ils deviennent capables de s’adapter aux conditions non prévues de leur environnement. Ainsi la start-up française Balyo a-t-elle développé un kit d’automatisation qui, monté sur un chariot de manutention électrique standard, lui permet de transporter automatiquement des palettes, guidé par un système de géolocalisation ne nécessitant pas d’infrastructure. Ce sont, comme d’ailleurs nos smartphones, des « systèmes cyber-physiques ».

Vendre des produits et les services qui vont avec

L’ensemble d’une telle usine exploite, par l’intermédiaire des réseaux Internet, une puissance informatique louée à des prestataires distants ; c’est le Cloud. Des programmes informatiques sont également loués pour faire fonctionner des équipements. L’usine devient donc un lieu de coopérations entre plusieurs acteurs copropriétaires de l’ensemble. Les produits fabriqués, eux-mêmes, deviennent cyber-physiques : ils envoient des informations pendant leur fonctionnement à leur fabricant. Celui-ci se fait fournisseur de services et, comme General Electric, va assurer la maintenance des installations qu’il a vendues. Une entreprise va également pouvoir exporter non plus des produits, mais des unités de production envoyée au plus près du marché local en conteneurs, montées sur place et pilotées à distance grâce au Cloud.

Ce modèle de la production à l’ère numérique peut rendre durablement compétitives les entreprises qui l’adoptent et ramener en Europe de l’emploi dans l’industrie et les services associés. Mais la majorité des grandes entreprises classiques ne sont pas prêtes. C’est en particulier la conclusion de Cap Gemini et du MIT. Selon eux, la « maturité numérique » des entreprises dépend de l’importance des investissements numériques, mais aussi de la vision des dirigeants, de leur engagement, du type d’organisation et de management.

Cap Gemini et le MIT ont étudié 391 grandes entreprises de tous secteurs dans le monde. Moins du quart se sont engagées dans le numérique avec la vision et la culture qui vont avec. Elles en sont récompensées par une profitabilité de 26 % supérieure à la moyenne. Les entreprises qui se sont lancées dans de belles applications techniques, mais ont gardé leur culture cloisonnée ont perdu du temps et de l’argent : elles sont à 11 % en dessous de la moyenne.

Manager par la confiance

Il est absurde de déployer des réseaux numériques reliant les équipes, les machines, si l’organisation reste cloisonnée, si les services ne collaborent pas, si les chefs se regardent en chiens de faïence. Il est inutile de mettre des capteurs partout pour suivre en temps réel l’évolution de la production grâce à ce flot de données, le fameux Big Data, si l’on refuse aux hommes de terrain la responsabilité d’agir en conséquence, condition indispensable pour que l’ensemble soit réactif, agile, et pour favoriser l’innovation. Il est vain de parler de Big Data, si chaque service relève à sa façon, selon ses critères, les données, ce qui les rend incohérentes.

De grands acteurs ont compris tout cela. Par exemple, Thalès Avionics, qui construit près de Bordeaux sa version de l’usine du futur, organise les bâtiments pour faciliter les échanges informels entre personnes. Parce qu’ils apportent bien plusde créativité que les réunions formelles programmées. Mais bien de grandes entreprises devraient observer les pratiques de PME « éclairées », notamment celles qui mettent en pratique un management basé sur la confiance. Une décennie avant Thalès-Bordeaux, Sylvain Breuzard, alors président du CJD, concevait, avec la participation du personnel, la structure du nouveau bâtiment de Norsys à Lille pour qu’elle provoque des rencontres entre membres des différentes équipes. Une autre PME, Lippi à Angoulême, a montré comment le numérique peut servir à déployer une culture de l’initiative et de la collaboration dans la confiance. Or Dominique Meda, commentant un ouvrage de Danièle Linhart[2], constate qu’en général, le management continue à « penser […] qu’il ne faut pas faire confiance aux salariés eux-mêmes, mais toujours à des experts extérieurs. »[3] Une attitude qui provoquera des catastrophes dans bien des secteurs et l’effondrement d’entreprises de toutes tailles. Une révolution culturelle s’impose d’urgence !



[1] Comment produirons-nous demain ? A-Y Portnoff. Futuribles n° 409, novembre-décembre 2015, pp. 140-141.

[2] La Comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale. Érès, 2015

[3] Dominique Méda, Digression sur la « surhumanisation managériale », pp.19-20. Futuribles, n° 408, septembre 2015

André-Yves Portnoff
Le 8-12-2015
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz