Décembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Après le 13 novembre

TRIBUNE - Après avoir beaucoup pleuré, déprimé, été en colère, douté, tourné en rond, mal dormi, déprimé encore, ressassé, été en colère encore, avoir eu envie de crier, de me mettre la tête dans le sable, de me saouler, de fuir cette réalité si consternante, si affligeante, je tente, moi aussi, après tant d’autres, de me livrer à une analyse personnelle de la situation de l’après 13 novembre 2015.

Cette analyse n’a d’autre ambition que de coucher par écrit mes sentiments, mes craintes et mes – rares et ténus – espoirs, afin de tenter de tourner la page, de me remettre en marche, d’avancer, parce qu’il le faut bien, en essayant d’y croire, fort du doute plus que de la foi.

Alors, comme ça, nous serions en guerre ? Ceux qui le disent, que dis-je, le proclament depuis quelques jours ont bien failli me convaincre. Mais en guerre contre qui ? Où sont les combattants, les forces en présence ? Je ne vois que des victimes, civiles et innocentes, des vies précieuses, irremplaçables, fauchées au hasard par des criminels. Je lis dans les journaux les récits d’enquêtes policières, de traques de complices, d’interpellations. Certes particulièrement violentes, mais il s’agit d’opération de police, pas de combats. Il y a aussi ces bombardements, bien sûr. Mais on peut se demander s’ils ne sont pas plus un message à l’opinion publique française qu’un moyen de lutte efficace sur le terrain, sans même mentionner le risque qu’ils ne fassent que dégrader la situation à moyen terme en Syrie et faciliter à court terme le recrutement de nouveaux terroristes prêts à se sacrifier.

Nous serions donc en guerre ? Mais contre quel état alors ? Le califat autoproclamé ? Dire que nous sommes en guerre contre DAESH, ce serait paradoxalement lui reconnaître une certaine légitimité. Ce serait accorder aux terroristes un statut de combattant, avec les droits qui vont avec. Une guerre prend toujours fin, tôt ou tard. Elle ne s’achève que par la paix. Mais la paix, ici, sera impossible par les armes. Cette guerre ne peut-être gagnée sur le terrain. On peut désorganiser DAECH, détruire ses moyens d’action à court terme, mais ce que nous combattons aujourd’hui est un hydre, un monstre capable de renaître, au besoin sous une autre forme et une autre appellation, à tout moment et en presque tout endroit. Ce n’est pas par les armes que nous parviendrons à « anéantir » ce monstre. Au contraire, il se nourrit du feu que nous lui envoyons.

Si c’est bien d’une guerre qu’il s’agit, c’est une bien étrange guerre alors : contre des monstres que nous avons nous même enfantés, contre des enfants, parmi eux des enfants de la république, que nous avons perdus. Des enfants qui ont fini par nous haïr et par rejeter les valeurs dans lesquels nous croyons, ce mince verni de civilisation qui nous permet, tant bien que mal, de vivre ensemble. Des enfants perdus que nous ne comprenons plus, dont les manières de penser et de voir le monde nous sont aussi étrangères que possible. Qu’avons nous-fait pour qu’ils nous haïssent à ce point ?

Je ne dis pas cela pour nous culpabiliser. DAESH, ce n’est pas nous qui l’avons créé. L’idéologie archaïque qui la fonde a germé dans quelques esprits dérangés, sans que nous y soyons pour rien. Mais DAESH a prospéré sur un terreau que nous avons contribué à enrichir de deux façons. La première, c’est en nous obstinant à aller, selon la formule du Général de Gaulle, « vers un orient compliqué avec des idées simples ». De l’Irak à la Libye, du Mali au Soudan, et bien sûr en Syrie, que ce soit par nos compromissions ou nos omissions, nos interventions hâtives et sans lendemains, nous avons largement contribué (et quand je dis « nous », j’inclue bien sûr la France, mais aussi l’Europe et les Etats-Unis) à alimenter le chaos qui secoue toute une région, et qui menace de s’étendre encore. La seconde, c’est en laissant partir à la dérive, chez nous, aux portes de nos grandes villes, des quartiers entiers, des générations entières, qui ont fini par accumuler rancœur et ressentiment vis-à-vis de cette république qu’ils ne comprennent plus, qu’ils rejettent à force de s’en sentir rejetés. Ne voyez ni angélisme ni autoflagellation « de caste » dans mes propos. Mais, comme le rappelait Matthieu Ricard, aucun jeune ne se réveille un matin en se disant « aujourd’hui je vais tuer des gens ». Derrière les drames, derrières ces dérives extrémistes, il y a des causes, réelles et profondes qu’il s’agit d’identifier et de comprendre. Il ne s’agit pas de faire la chasse aux coupables et de se renvoyer la patate chaude de la responsabilité. Il s’agit de comprendre « où ça a merdé » pour agir de manière appropriée et éviter que cela se reproduise.

Alors, guerre ou pas guerre ? L’essentiel n’est pas là. Acceptons, pourquoi pas, la dérive sémantique, car il y a bien un combat à mener, des valeurs à défendre et des vies humaines à protéger. Mais il y a aussi, et surtout, un socle de savoir-vivre ensemble à reconstruire et – je lâche le mot – une Nation à rassembler. Une nation à la riche histoire, faite d’apports successifs, que nous devrions voir plus comme un projet partagé que comme un héritage. Une nation qui incarne, aux yeux de bien des esprits éclairés du monde entier, des valeurs qui nous dépassent et nous engagent. Comment ne pas être ému en effet par ces manifestations d’estime et de solidarité qui nous ont été témoignées depuis ce triste vendredi 13 novembre ? Comment, face à ces témoignages de solidarité, ne pas se sentir engagés, en devoir d’être à la hauteur ? Ça nous fait tout drôles, mais c’est comme ça : le rayonnement de la France à l’étranger doit toujours plus à notre culture, à l’esprit des lumières, à notre impertinence brouillonne et à notre style de vie insouciant, insolant même parfois, qu’à notre balance commerciale ou à la puissance de nos armées.

Cette Nation qu’il nous faut désormais rassembler, elle en a d’autres, des combats, à mener. Et qui plus est de front. Car nous ne pouvons faire passer au second plan les autres combats urgents : la lutte contre le changement climatique, la reconquête d’espace pour la biodiversité et celle de nos liens perdus avec le vivant non humain, la transition de notre économie pour la remettre au service de la vie et la rendre compatible avec la finitude des ressources. Les pionniers des lumières, il y a trois siècles, ceux des compagnons de la libération, il y a soixante-dix ans, ont su répondre aux défis de leurs époques respectives et proposer une vision dont l’héritage vit encore aujourd’hui. C’est un défi du même ordre que nous devons aujourd’hui collectivement relever.

Les écueils sont nombreux, sachons nous en garder. Le premier serait de perdre de vue ce pour quoi nous nous battons. Winston Churchill, souvent cité en pareille circonstance, répondait à ses conseillers qui lui suggéraient de tailler dans le budget de la culture pour financer l’effort de guerre : « Mais alors, pourquoi nous battons-nous ? ». Ne tombons pas dans ce piège-là : sacrifier ce pour quoi nous nous battons sous prétexte que la fin justifierait les moyens reviendrait à créer les conditions pour que tout recommence.

Le second, et il est le corollaire du premier, serait de nous lancer dans des alliances de circonstances, avec des régimes autoritaires, voire criminels, qui n’ont que mépris pour nos valeurs et pour les droits de l’homme. Ce sont précisément ces compromissions-là qui sont à l’origine des maux actuels et qui ont permis aux monstres que sont Al Qaeda, AQMI, Boko Haram et DAECH, entre autres, de prospérer.

Le dernier serait que les électeurs français, poussés par la peur, ne se réfugient dans le vote extrême. Les arguments simplistes et les fausses solutions risquent en effet, hélas, de séduire ceux qui parmi nous se sentent le plus désemparés, ceux qui se sentent rejetés et ne se reconnaissent plus dans les valeurs généreuses de la République, ceux qui se disent qu’on a tout essayé et que rien n’a marché, alors pourquoi pas ? Dans moins d’un mois, nous serons fixés. Il ne s’agit bien sûr que des élections régionales, mais ce sera un indicateur de l’état de détresse dans laquelle nos concitoyens sont aujourd’hui plongés. Si nous devions tomber dans cet écueil, ce sera un front de plus sur lequel nous devrons combattre et un gros caillou dans la chaussure qui ne pourrait que réduire notre capacité à répondre aux autres défis. Alors il me reste à espérer un sursaut citoyen, une mobilisation des électeurs, notamment de ceux qui ne votent pas, pour refuser les discours de haine et de repli, refuser la rhétorique de la peur et tenter de construire, tant bien que mal, un projet de société viable dans lequel chacun aurait sa place.

Alors, dans tout cela, reste-t-il un mince espoir ? Quelque chose auquel nous pourrions nous raccrocher ? Je n’en vois qu’un : l’action. Je suis engagé dans la transition écologique de l’économie. Je suis engagé dans un combat non manichéen, inclusif, pour que chacun puisse trouver sa place dans ce « nouveau monde », dans lequel l’économie sera remise au service de l’humain et resynchronisée avec le vivant. Ce sera ma contribution. Notre contribution.


Emmanuel Delannoy
Le 24-11-2015
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