Mars 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Big Data : inventer un puissant projet politique

Le bond en avant dans la collecte des données personnelles a conduit à la numérisation généralisée de l’activité humaine. Ce phénomène, connu sous l’appellation Big Data, s’accompagne d’une concentration de ces données dans les mains de quelques grandes entreprises, en premier lieu américaines, mais aussi chinoises. Spécialiste de la question, Stéphane Grumbach s’alarme de ce déséquilibre et de l’absence de l’Europe dans l’économie du numérique.

Dirigeant : Big Data, est-ce une révolution aussi importante dans l’histoire de l’Humanité que l’avènement de l’imprimerie ?

Stéphane Grumbach : C’est une révolution peut-être plus profonde que celle de l’imprimerie. L’imprimerie a permis, si l’on reprend l’analyse de Michel Serres, de diffuser plus largement les savoirs, de les stabiliser en évitant les erreurs de copie, de vider la tête de ceux qui possédaient des savoirs en stockant ces connaissances dans des livres… et donc de libérer des capacités qui ont contribué à l’immense mouvement intellectuel qui a suivi. Le numérique va plus loin dans ce sens-là puisqu’il permet un accès beaucoup plus large encore aux savoirs et permet à tout le monde d’être producteurs des savoirs, de développer des modèles comme celui de Wikipédia dans la diffusion des connaissances. Je crois même que le phénomène va au-delà, car nos organisations sont complètement chamboulées par le numérique. Nous disposons de quantités de données très importantes qui forment une espèce d’image-miroir du monde physique dans un monde virtuel numérique. Ainsi peut-on travailler dans ce monde numérique et faire des opérations que l’on ne pouvait faire autrefois. Je pense en particulier à l’intermédiation algorithmique, c’est-à-dire cette capacité, à partir de données, à mettre en relation des gens avec des services de manière très efficace. Cette révolution est en train de mettre en péril de nombreux intermédiaires historiques, souvent locaux. Les sociétés de taxis, comme la presse écrite, sont les premières touchées. Je ne connais pas de secteur en relation avec la population qui ne va pas être complètement chamboulé. Y compris le secteur de l’Etat.

D : Ce chamboulement peut-il donner naissance à un monde nouveau plus démocratique ?

S.G : Je ne sais pas s’il sera plus démocratique. Je ne sais d’ailleurs pas si le monde d’aujourd’hui est plus démocratique qu’il y a 20 ans. Ce qui est clair, c’est que les rapports de pouvoir entre les différents acteurs évoluent. Les données donnent du pouvoir. On gagne la guerre, car on en sait plus que l’autre et pas seulement parce qu’on dispose d’un armement plus performant. L’apparition d’un flux de données astronomiques redéfinit les parts que les différents acteurs ont de la donnée mondiale. Les Etats qui détenaient jusqu’à maintenant une part très importante des données, notamment sur leur territoire, voient leur part relative diminuer. Google en sait plus que l’Insee sur les Français. Le pouvoir et la capacité de l’Etat à gouverner s’en trouvent relativement affaibli. Ilexiste aujourd’hui des pouvoirs supranationaux qui remettent en cause la souveraineté des Etats. L’Europe par exemple est une grande puissance économique, mais un nain politique et numérique. Il n’y a aucune grande entreprise numérique en Europe.

D : Comment l’expliquez-vous ?

S.G : Par une absence de projet politique. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il y avait une vraie projection politique de l’Europe dans l’avenir. Aujourd’hui, l’Europe — les institutions de l’Union Européenne ou les Etats — n’a aucune projection dans l’avenir. Or sans projection, il est difficile de construire quoi que ce soit d’ambitieux qui nous conduirait à un monde différent. Les Etats-Unis en revanche ont cette projection et la Chine aussi. Pour les Etats-Unis, le numérique est à la fois une force économique et une extraordinaire force d’intelligence sur le monde. C’est la même perception pour la Chine. Et concrètement, on constate que dans ces deux superpuissances, le rôle de l’Etat est essentiel dans le soutien à l’industrie du numérique.

D : Les Européens détiennent pourtant la matière grise qui permettrait de bâtir des géants du numérique, face à Google, Facebook et consorts ?

S.G : Au niveau technique certes, les compétences existent en Europe et elles sont fortes. Au niveau politique, en revanche, je ne sais pas. Les Etats se projettent dans la décroissance de leurs moyens, de leurs capacités, tandis que les opérateurs du numérique se projettent dans la croissance, recrutent une élite au niveau mondial. C’est un jeu très inégal auquel nous assistons entre les Etats et les géants du numérique. Un état de fait qui est porteur d’inégalités sociales et générateur d’une mauvaise distribution des richesses. On constate aujourd’hui que, faute d’un régime efficace de protection de nos données et d’une absence de véritables opérateurs du numérique, nous les Européens voyons nos données personnelles partir aux Etats-Unis et peut-être demain en Chine. Nous assistons en fait à un glissement d’une partie croissante des décisions qui s’appliqueront sur notre territoire vers les grands opérateurs.

D : Comment peut-on y mettre fin ?

S.G. : J’ai du mal à imaginer un sursaut pour le numérique sans que celui-ci ne soit porté par un vrai projet politique. Le numérique est un métier de puissances. Il ne peut y avoir en effet de véritable pensée politique en Europe sans développer des acteurs qui seraient les égaux de Google et des autres plateformes qui dominent le monde. Sans projet politique, on n’ira nulle part. On ne fera que des choses à la marge. Si l’on considère les grandes envolées de nos industries, comme la maîtrise de l’espace, le nucléaire, elles étaient portées par un puissant projet politique.

Propos recueillis par Jean-Louis Lemarchand
Le 13-05-2016
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