Novembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Diesel : la politique au service de l’économie
Formidable ! Le scandale Volkswagen que j’évoquais ici même le mois dernier aura au moins eu le mérite de faire bouger les choses dans notre pays. On va enfin s’attaquer au problème du diesel. Quoique s’attaquer est un bien grand mot… Je m’emballe un peu. Sa taxation va augmenter d’un centime par litre chaque année pendant cinq ans pour rejoindre celle de l’essence qui elle-même va baisser du même montant. La mesure reste mesurée.

J’avoue, au passage, que je ne comprends pas bien le calcul, pourtant certainement réalisé par un polytechnicien. Sachant que la différence entre un litre de gasoil et un litre d’essence sans plomb 95 est actuellement de 20 centimes, il me semble qu’à raison d’un rapprochement de 2 centimes par an, celui-ci prendra plutôt 10 ans. D’autant plus qu’à taxation identique le prix du gasoil devrait être plus élevé puisqu’il coûte plus cher à fabriquer.

Mais n’ergotons pas et réjouissons-nous de la prise de conscience de nos gouvernants : le diesel est mauvais pour la santé et il n’est plus opportun de l’encourager. C’est pourtant ce qu’ont fait sans relâche, depuis près de cinquante ans, tous nos gouvernements. Le résultat est qu’aujourd’hui plus des deux tiers du parc automobile français sont composés de véhicules diesel qui consomment 80 % du carburant. Ils ne représentaient que 10 %, il y a trente ans. Le rétropédalage va donc être difficile. Et il serait injuste de s’en prendre directement aux acheteurs de diesel qui n’ont fait que suivre les encouragements nationaux. Ceux-ci semblent d’ailleurs avoir anticipé, puisque la courbe de vente de véhicules diesel est à la baisse depuis quelques années.

Au pied du mont Fuji

Pourquoi en sommes-nous arrivés à cette situation inextricable ? Ce qui m’intéresse, dans cette histoire, ce sont les ressorts qui ont conduit notre pays à persévérer obstinément dans l’erreur, à nous engouffrer jusqu’au bout dans l’impasse.

Nous ne pouvons pas dire que nous ne savions pas. On connaît depuis longtemps le caractère nocif pour la santé des particules émises par la combustion du gasoil. Dès les années 1990, par exemple, le Japon a pris conscience du problème et a augmenté les taxes sur ce carburant. Puis il met en œuvre progressivement, au début des années 2000, notamment à Tokyo, un certain nombre de mesures de contrôle drastiques, mais aussi d’aides financières aux particuliers et aux entreprises pour éradiquer le diesel sur une période de sept ans. Tout le monde a suivi et aujourd’hui les véhicules diesel ne représentent plus au Japon qu’1 % du marché, tandis que les particules fines dans l’air de Tokyo ont diminué de 55 %. Les Tokyoïtes peuvent à nouveau apercevoir le mont Fuji dans les lointains tandis que les Parisiens voient de moins en moins souvent la Tour Eiffel. Car, pendant cette même période, nous laissions notre parc diesel exploser, de 10 à 70 % des véhicules. Pourquoi un tel aveuglement ou une telle compromission alors qu’il était encore facile, en 1990 de réduire la part du diesel ?

Lobbying anti-climat

On dit souvent (et moi le premier) que le monde d’aujourd’hui est complexe et qu’agir efficacement est de plus en plus difficile. Pourtant, l’exemple japonais le prouve, n’aurait-il pas été plus simple, il y a vingt-cinq ans, au moment où la part de ce carburant restait très minoritaire d’en relever les taxes pour le rendre moins attractif ? Et même aujourd’hui ne faudrait-il pas être plus radical en alignant sur deux ou trois ans les prix de l’essence et du gasoil ? Les véhicules diesel consommant moins, leurs propriétaires ne seraient pas tant pénalisés par rapport à ceux qui, comme moi, résistant aux incitations fiscales, roulent à l’essence et en payent le surcoût, parce qu’ils savent que le diesel tue (l’essence aussi, mais plus lentement…).

On connaît les réponses : cela va mettre les camionneurs et les automobilistes en colère et ils vont barrer les routes, cela va déstabiliser nos constructeurs nationaux qui sont les champions du diesel, et surtout, argument devenu imparable, cela risque de détruire des emplois[1].

En réalité, cette affaire est, depuis le début, le symbole de la démission progressive des politiques face aux impératifs économiques jusqu’à la soumission à tous leurs diktats.

Sait-on, par exemple, que les constructeurs automobiles emploient 184 lobbyistes à Bruxelles et ont dépensé l’année dernière plus de 18 millions d’euros pour faire valoir leur point de vue, très anti-climat, pesant de tout leur poids (de particules) pour alléger les règles en matière d’émission de gaz à effet de serre et d’utilisation d’énergies renouvelables, tout cela, évidemment, au nom de la compétitivité et de la croissance ? Ils sont épaulés dans ce sens par la puissante Association des constructeurs européens d’automobiles (ACEA) dont le siège est également à Bruxelles.

La politique, dont l’objectif, en démocratie, devrait être d’œuvrer pour le bien commun, en l’occurrence la santé publique, est phagocytée par l’économisme qui ambitionne de représenter le seul bien commun qui vaille à ses yeux : la poursuite infinie de la croissance et du profit au détriment même de ceux à qui il prétend apporter le bonheur.

Mesures dilatoires

L’impuissance des politiques réduits ainsi à quia par le cynisme de certains industriels qui imposent leur vision mercantile du monde comme indépassable n’est pas une nouveauté. Ce qui me désole et me met en colère, c’est que pour préserver leurs seuls intérêts, ces industriels nous empêchent d’avancer et se mettent eux-mêmes en péril.

Si depuis trente ans, au lieu de tenter de contourner le problème du diesel par des filtres qui, au bout d’un moment, sont aussi efficaces qu’un cautère sur une jambe de bois, ou pire, par des logiciels tricheurs, les constructeurs automobiles (notamment français) avaient investi dans des solutions alternatives (de petits moteurs à essence moins gourmands, des véhicules hybrides ou à hydrogène, des voitures électriques plus autonomes[2], rechargeables rapidement dans un réseau de stations bien réparties ou même un autre système de transport), ils seraient aujourd’hui en bien meilleure position face au couperet qui ne manquera pas de tomber sur le diesel. Mais, usant de leur puissance et de leur connivence avec les pouvoirs publics, ils ont préféré repousser l’échéance d’une solution durable et nous allons les entendre gémir.

Que Toyota ait, dans ce domaine, de nombreuses longueurs d’avance montre bien que, lorsque le politique reprend la main et impose ses règles aux agents économiques, il contribue finalement plus à leur développement à long terme que quand il se laisse influencer par eux.



[1] Voir, sur ce même sujet, mon blog de mars 2014, Particules complexes.

[2] Je sais qu’aucun de ces moyens de transport n’est sans conséquence sur l’environnement et le réchauffement climatique, et que la seule solution pour ne pas polluer est de ne pas se déplacer. Mais, si on ne va pas jusqu’à ces extrêmes, il y a quand même des véhicules qui créent moins de dommages que d’autres.

Claude-Jean Desvignes
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