Mars 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Le bal des tricheurs

Le premier constructeur mondial d’automobile est donc pris en flagrant délit de tricherie. Le scandale est énorme. Le groupe Volkswagen a déjà beaucoup perdu dans cette affaire – son cours de bourse s’est effondré – et va sans doute encore y perdre énormément en termes d’image, de réputation et de ventes. Dès lors, tout le monde fait semblant de s’étonner : comment un industriel de cette taille et de cette renommée a-t-il pu se laisser aller à cette minable carambouille au regard des risques encourus ? (Pas si minable que ça, d’ailleurs, puisqu’elle concerne, de l’aveu même du fautif, plus de 11 millions de véhicules.)

Embrouilles bancaires

Cette stupéfaction médiatico-politique me semble, elle-même, un peu stupéfiante. Comme si Volkswagen était la première à tricher ? Comme si la tricherie n’était pas devenue la règle pour contourner des règles jugées toujours trop contraignantes par une doxa économiste qui ne cesse d’en appeler à la dérégulation généralisée ?

Faut-il dresser la liste de toutes ces embrouilles qui parsèment notre quotidien et dont chacun est plus ou moins directement auteur ou victime ?

Si la Grèce est aujourd’hui au bord de l’abîme, n’est-ce pas parce qu’elle a dissimulé ses déficits pendant des années pour jouer les bons élèves capables d’entrer dans la zone euro ? Elle a été aidée dans cette supercherie comptable par la banque Goldman Sachs qui en a tiré de gros bénéfices et qui s’est par ailleurs illustrée dans la mystification des subprimes et autres produits aussi dérivés que pourris, provoquant une crise mondiale dont nous subissons toujours les effets. Mais rassurez-vous, Goldman Sachs se porte bien et vole (au deux sens du terme) de délits d’initiés en mépris de ses clients avec une égale impunité.

Les banques françaises ne sont pas en reste pour ne citer que la BNP qui a dû récemment s’acquitter d’une amende de 9 milliards de dollars pour avoir enfreint les lois américaines, avant la Société Générale et le Crédit Agricole qui sont aussi dans le collimateur de la justice de ce pays, pour les mêmes raisons.

Optimisation fiscale

La liste des tricheurs, malheureusement, ne se limite pas aux banques. Il faut compter également (si j’ose dire !) sur tous ceux, entreprises et particuliers, qui pratiquent une « optimisation » fiscale qui n’est jamais très loin de la fraude. Quand Google, par exemple, mais ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, déclare un chiffre d’affaires en France très modeste pour n’y payer que quelques petits millions d’euros d’impôts, préférant gagner beaucoup d’argent en Irlande où les taxes sont bien plus légères, c’est sans doute grâce à des « manipulations légales », mais est-ce vraiment très honnête ? Quant aux particuliers, ne revenons pas sur ce ministre du Budget qui traquait les fraudeurs en l’étant lui-même ou sur les époux Balkany, édiles amoureux des paradis fiscaux : qui n’a pas tenté, au moins une fois dans sa vie de contribuable, d’oublier de déclarer quelques revenus occultes ?

Ineffables tromperies

Dans bien d’autres domaines, sans me creuser la cervelle longtemps, me reviennent à l’esprit d’ineffables tromperies que je vous mentionne en vrac pour le plaisir :

- Les laboratoires Servier qui nous ont fait prendre des vessies pour des lanternes et le Mediator, molécule dangereuse, pour un coupe-faim, avec les conséquences pathogènes que l’on sait.

- Lance Armstrong qui a gagné sept fois le tour de France en se dopant et en échappant aux contrôles par d’habiles tours de passe-passe et des complicités dans les instances du cyclisme. Le dopage n’est pas l’apanage de la seule « petite reine ». Aucun sport vraisemblablement n’y échappe.

- Les matchs de foot achetés et les paris truqués.

- Le bidonnage de résultats scientifiques qui semble en augmentation.

- Les plagiats et emprunts en tous genres (science, littérature, cinéma, musique…) facilités par le copié-collé sur Internet.

- Les éternelles fausses promesses des politiques.

- Les bulletins de vote dans les chaussettes, les bourrages d’urnes et autres tripatouillages électoraux qui ne se pratiquent pas seulement dans les pays du tiers-monde.

- Les comptes de campagnes véreux et les dépenses reportées ailleurs pour échapper à leur limitation.

- Les mensonges du marketing et de la publicité.

- Et, bien sûr, tous les systèmes « d’obsolescence programmée » qui sont, quelle que soit leur forme, une supercherie sur la qualité promise et la durabilité du produit.

Entubage et enfumage

J’arrête là, car je suis au bord de l’écœurement et je commence à me demander ce qui échappe encore, dans notre monde, à la tricherie. Pourquoi tant de mensonges, partout et tout le temps ? Pourquoi l’entubage et l’enfumage sont-ils devenus les deux mamelles de notre société ? Essentiellement pour gagner plus facilement dans la course aux titres et à l’argent. Pour gagner plus, toujours plus. Et comme cela devient de plus en plus difficile en se pliant aux règles, en respectant le droit et les autres, on escamote, on filoute, on trompe.

L’affaire Volkswagen est emblématique. Le constructeur avait des solutions techniques pour que ses voitures aient des taux d’émissions de polluants vraiment conformes aux normes exigées. Mais cela aurait demandé d’ajouter des filtres qui auraient diminué la performance du moteur et renchéri le coût du véhicule, le rendant moins attractif. « Das Auto » a donc truqué son logiciel pour rester compétitif et en vendre plus. Sans se soucier de notre santé.

On dit aujourd’hui que le pari était risqué. Mais combien de fraudes impunies par rapport à celles qui sont découvertes et pas forcément punies ? VW a dû estimer que le risque était à prendre.

Ou pire. J’ai le sentiment que beaucoup de tricheurs ne se posent même plus la question. Ils trichent parce que c’est devenu « normal », parce que, dans leur système de pensée, on ne peut pas faire autrement et parce que, partout, la société semble leur montrer que « ça fonctionne comme ça », partout c’est le modèle qu’ils pensent avoir sous les yeux.

Gendarmes et voleurs

Le libéralisme, dans ses dérives, ne supporte plus les règles, sauf celle qu’il s’est donnée : faire toujours plus de profit, quoi qu’il en coûte. Les lois, destinées à huiler les rouages de la société, ne sont plus perçues que comme une entrave à la liberté totale d’action érigée en principe absolu et vendue, par le discours publicitaire, comme source de bonheur : je fais ce que je veux, où je veux, quand je veux.

Dès lors s’instaure un jeu délétère entre gendarmes et voleurs. Puisque les règles ne sont pas respectées, on en édicte de nouvelles plus contraignantes, ce qui pousse encore plus à tenter de les contourner, et ainsi de suite, jusqu’à l’absurde. C’est ce jeu pervers qui fait que nos économies et nos sociétés sont aujourd’hui déboussolées et marchent sur la tête.

Claude-Jean Desvignes
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