Octobre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


A quoi servent encore les cadres ?

La nuit, quand nous regardons le ciel, la lumière que nous percevons des étoiles nous vient du passé. Les étoiles que nous admirons sont parfois mortes depuis des millénaires au moment même où nous recevons leur lumière. C’est aussi le cas avec les penseurs du passé, philosophes et moralistes. Disparus depuis longtemps, leurs écrits éclairent certaines situations très actuelles. Ils peuvent même nous dire des choses sur l’entreprise d’aujourd’hui, celle qui a rompu avec l’héritage laissé par Taylor. Héritage fondé sur le sacro-saint principe de division des tâches.

Le monde de l’entreprise a ses modes : l’époque est à celle de l’entreprise libérée, qui prône l’autonomie des salariés. Dans l’entreprise libérée telle qu’on nous la décrit, les salariés conçoivent eux-mêmes la manière dont ils ont à faire les choses, puis les exécutent.

Dans cette nouvelle configuration qui rompt avec l’organisation scientifique du travail du début du XXe siècle, les cadres doivent trouver leur place. Si c’est la base qui décide et s’autogère, à quoi peuvent encore servir les cadres ? N’est-ce pas eux maintenant qu’on ne peut plus « encadrer » ? Les managers ont-ils aujourd’hui encore une quelconque utilité ? A quoi bon contrôler, quand tout le monde s’autocontrôle ?

Ô surprise, quand nous cherchons des réponses à ces questions hautement existentielles, nous nous rendons compte que tout a été dit il y a quelques siècles déjà. Pour ne pas dire quelques millénaires… Les livres de management nous donnent souvent le désespérant sentiment qu’on réinvente perpétuellement la roue. La lecture de Jean de la Fontaine, qui s’inspire du fabuliste grec Esope (V-VIème siècle av. J.-C.) nous conforte dans ce sentiment. Connaissez-vous la fable « La mouche et le coche » ?


« Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
Et de tous les côtés au Soleil exposé,
Six forts chevaux tiraient un Coche.
Femmes, Moine, vieillards, tout était descendu.
L’attelage suait, soufflait, était rendu.
Une Mouche survient, et des chevaux s’approche ;
Prétend les animer par son bourdonnement ;
Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment
Qu’elle fait aller la machine,
S’assied sur le timon, sur le nez du Cocher ;
Aussitôt que le char chemine,
Et qu’elle voit les gens marcher,
Elle s’en attribue uniquement la gloire ;
Va, vient, fait l’empressée ; il semble que ce soit
Un Sergent de bataille allant en chaque endroit
Faire avancer ses gens, et hâter la victoire.
La Mouche en ce commun besoin
Se plaint qu’elle agit seule, et qu’elle a tout le soin ;
Qu’aucun n’aide aux chevaux à se tirer d’affaire.
Le Moine disait son Bréviaire ;
Il prenait bien son temps ! une femme chantait ;
C’était bien de chansons qu’alors il s’agissait !
Dame Mouche s’en va chanter à leurs oreilles,
Et fait cent sottises pareilles.
Après bien du travail le Coche arrive au haut.
Respirons maintenant, dit la Mouche aussitôt :
J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
Ca, Messieurs les Chevaux, payez-moi de ma peine.

Ainsi certaines gens, faisant les empressés,
S’introduisent dans les affaires :
Ils font partout les nécessaires,
Et, partout importuns, devraient être chassés. »


Cette morale est implacable pour ceux qu’elle montre du doigt et désigne comme des parasites. Mais que les cadres se rassurent : l’entreprise libérée n’est encore qu’un épiphénomène, et non l’épicentre d’une révolution managériale. Et puis il y a la fonction publique, pyramide traversée par la fameuse « voie hiérarchique » qu’il convient de toujours respecter. L’administration libérée reste un pur fantasme. Et constitue donc un refuge pour managers encore rétifs à toute reconversion professionnelle…

Antoine Lefranc
Le 29-09-2015
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