Octobre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Quand la spiritualité questionne l’entreprise

Entre raison gestionnaire et sensibilité spirituelle, peu d’accointances a priori. Pourtant, jamais la question du sens ne s’est posée avec autant d’acuité au monde de l’entreprise. Un besoin impérieux de nous connecter à tout ce qui peut nous éclairer, nous réchauffer et nous nourrir dans la vie en général et dans la sphère professionnelle en particulier.

Fin février 2015 à San Francisco : quelques 2 000 professionnels se pressent à la cinquième édition de la conférence Wisdom 2.0 pour écouter un prétoire de gourous de l’Internet. Du CEO de Linkedin aux fondateurs de Twitter, en passant par un aréopage badgé aux couleurs de Google ou de Facebook, ces patrons et dirigeants stars de la Silicon Valley sont venus témoigner des vertus managériales de la spiritualité et de la méditation.

Autres horizons, mêmes symptômes ? En France, dirigeants, cadres et salariés sont de plus en plus nombreux à s’inscrire aux conférences programmées par diverscentres de recherche œcuméniques (Institut Sens et Croissance, Collèges des Bernardins, etc.) oucercles de filiation plus directement religieuse (Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens,Synergie des professionnels musulmans de France). Avec une même attente :mettre à jour les interférences entre entreprise et spiritualité.

Comment expliquer ce besoin de connexion entre deux dimensions a priori étrangères ?« Croire que chacun de nous compte deux personnes distinctes, l’une dans l’entreprise, l’autre auprès de nos proches, est une illusion. Nous sommes “un” et il existe aujourd’hui un courant qui cherche à essayer de mettre en cohérence ces deux dimensions. Certaines entreprises savent que ce sera dans les années à venir un facteur de motivation et d’attractivité » affirmeThomas Emmanuel Gérard, coach de dirigeants et managers.

Si l’articulation entre spiritualité et entreprise oscille malgré tout encore bien souvent entre querelle et dialogue de sourds, jamais la question du sens ne s’est posée avec autant d’acuité dans le monde de l’entreprise.Dans ses pratiques, ses finalités et jusqu’à son modèle, celle-ci arrive en effet au bout d’une logique dont elle doit sortir si elle veut retrouver une fonction nodale dans une économie rendue à sa vocation première : la création de valeur, d’échange, de lien social au service du bien commun. Bref, une entreprise humaine.« Lieu privilégié de la performance, mais aussi de l’exclusion, de la création des richesses et de l’autonomie du profit, l’entreprise est l’expression d’une volonté de puissance sans être pour autant être étrangère à la solidarité », affirme Bernard Devert, entrepreneur, fondateur notamment d’Habitat et Humanisme, qui fédère plus de 50 établissements dans 65 départements.

Le terme même de spiritualité, s’ilpuise directement dans le latin ecclésiastique (spiritualitas), dépasse largement la référence religieuse. Il mobilise la tradition philosophique, qui, en décryptant l’articulation entre matière et esprit, interroge la place de l’homme dans le monde. En cela, elle a toute légitimité à questionnerles systèmes économiques et les organisations du travail. Éclairer la pensée économique à la lumière d’une spiritualité humaniste, c’est la libérer de ses habits de science dure, pour la placer en prise directe avec toute la complexité et l’intelligence contextuelle de l’humain (temporelle, géographique, culturelle).« La science de la gestion n’a pas pu se contenter de mathématiser son espace propre, de produire des chiffres et des statistiques. Il lui a bien fallu prendre en compte le qualitatif, les émotions, les ressentis ; les discours des personnes, leur vie tout simplement. »(Barth Isabelle, Martin Yann-Hervé, 2014, La manager et le philosophe. Femmes et hommes dans l’entreprise : les nouveaux défis, Paris, Le Passeur, 312 p.).

Dans un monde globalisé, où la prise de décision s’est considérablement accélérée, la spiritualité peut aussi plus prosaïquement apparaître comme une manière de transcender la solitude des dirigeants. « Diriger nécessite aujourd’hui moins de réflexion et plus d’intuition. Or, l’intuition, pour ne pas être hasardeuse, voire périlleuse, réclame non seulement de l’expérience mais aussi un corpus de repères et de valeurs », soutient Pierre Lecocq président directeur-général d’Inergy, qui compte une trentaine d’usines et emploie plus de 6 000 personnes à travers le monde.

La posture spirituelle est peut-être encore plus spontanément revendiquée par certains entrepreneurs. Parler d’« esprit d’entreprise », n’est-ce pas d’ailleurs supposer que l’acte d’entreprendre ne peut se comprendre sans que soit posée la question de sons sens ? Patrice Allain-Dupré, qui, après avoir occupé des postes de direction dans de grandes entreprises comme la Fnac, le groupe Publicis, la Compagnie générale d’électricité, a créé en 1989ESL & Network Holding, défend cette vison « inspiratrice » de l’entrepreneuriat : «Entreprendre, c’est sculpter l’avenir. La seule dimension du temps que l’on puisse gérer, c’est l’avenir. Le passé, on en tire des leçons, le présent, on essaie au mieux de faire en sorte qu’il soit préparatoire du futur. Et si vous ne croyez pas en ce que vous faites, en votre produit, votre marché, en vos collaborateurs, ce n’est alors même pas la peine d’essayer de créer une entreprise. »


Muriel Jaouen
Le 26-08-2016
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