Mai 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Voyage au bout de l’Eldorado


Mon été a été hanté par les images des immigrants clandestins qui affluent chaque jour par milliers vers notre vieille Europe. Tandis que nous-mêmes migrions en masse vers les campagnes, les plages ou des destinations plus lointaines, confortablement véhiculés, munis de nos passeports en règle, de nos cartes Visa et de nos chèques vacances, à la recherche d’un petit bonheur solaire, tous ces migrants fuyaient le malheur de pays brûlés par le soleil, ruinés par la guerre, la dictature ou l’incurie de leurs dirigeants, espérant, au péril d’une vie qu’ils risquaient autant de perdre en restant chez eux, pouvoir mener une existence un peu moins mauvaise.

Situation absurde

Que penser ? Que faire ? Comment réagir face à ces images de malheureux entassés dans des rafiots à la dérive après avoir été rançonnés par des passeurs et débarquant sur nos plages au milieu des touristes ? Saisis par l’émotion, nous sommes d’abord envahis par un sentiment de compassion - il faut les sauver – bientôt contredit par la peur d’une « invasion barbare ». Nous avons nous-mêmes nos propres difficultés et, on le sait, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde. La raison, ou plutôt une apparence de raisonnement, reprend le dessus. Plus nous ouvrirons nos portes, plus il en viendra et plus nous encouragerons le sinistre commerce des passeurs.

Mais nous sommes conscients, en même temps, qu’il nous est impossible de fermer hermétiquement ces portes européennes tant pour des raisons pratiques qu’humanitaires. Plus encore, cet afflux migratoire met nos valeurs « occidentales » en contradiction entre elles. D’un côté, des États de droit qui se doivent de faire respecter la loi et ne peuvent donc accepter, en théorie, de clandestins sur leur sol. De l’autre, des démocraties humanistes qui ont déclaré que tous les hommes naissent libres et égaux en droit et qui se doivent, en pratique, de secourir les plus faibles, d’où qu’ils viennent.

Et, au bout du compte, nous nous trouvons face à une situation absurde. Nous sauvons ces migrants du naufrage, nous les soignons, les nourrissons, les parquons un moment dans des camps et pour la plupart, nous les laissons partir dans la nature sans le droit de travailler ni même d’exister officiellement sur notre sol, faute de pouvoir les renvoyer chez eux, où ils seraient voués à une mort quasi certaine - si même ils ont encore un « chez eux » - à moins qu’ils ne reviennent aussitôt tenter leur chance.

Chemin inverse

J’en étais là de mes réflexions, cet été, quand je suis tombé par hasard sur Eldorado(Actes Sud), un livre de Laurent Gaudé (prix Goncourt 2004 pour Le Soleil des Scorta) publié en 2006, donc écrit il y a au moins 10 ans, et qui m’avait échappé à sa sortie. Mieux qu’une analyse journalistique, et c’est la force de la littérature, ce livre fait vivre dans des personnages les contradictions que je viens d’évoquer. Il suit deux destins qui vont finir par se croiser. Celui d’un commandant de vaisseau italien chargé justement de récupérer les migrants en perdition en Méditerranée et celui d’un jeune soudanais qui fuit la dictature de son pays pour gagner l’Europe. Le premier, garant de l’État de droit, finit par douter de sa mission, abandonne tout et, faisant le chemin inverse, devient un migrant en Afrique, ne croyant plus en rien, pas même à la nécessité de vivre. Le second subit pendant son voyage les pires avanies sans jamais se décourager, habité par son espoir d’Eldorado, et finira par mettre un pied en Europe. Ce qui se joue, en toile de fond, c’est le face à face d’un Occident gavé de marchandises, fatigué, déboussolé, doutant de lui-même, et d’un « Tiers-Monde » affamé de liberté et mû par l’énergie de la survie. Notre faiblesse peut-elle résister à cette force ?

Au-delà des chiffres, des commentaires médiatiques, des discours politiques, ce livre inspiré nous fait profondément ressentir et comprendre l’ampleur de ce problème de migration que rien ne pourra arrêter. Il nous rappelle qu’il ne s’agit pas de statistiques, de quotas, mais d’hommes et de femmes qui vont devoir vivre cette réalité des deux côtés de la Méditerranée. Il nous invite à dépasser nos positions de principe, voire morales, pour trouver des solutions nouvelles. Je ne peux qu’en conseiller la lecture.

Vision condescendante

Il nous faut, en effet, changer notre regard sur l’immigration qui n’est plus celle des fournisseurs de main-d’œuvre des années 1960. France Inter diffusait l’autre jour un reportage sur un Centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) installé dans un petit village du plateau de Millevaches. Les habitants de ce village ont, semble-t-il, plutôt bien accueilli l’implantation de ce centre qui lui redonnait une dynamique, faisait tourner les commerces, permettait de conserver l’école. Mais on sentait dans le commentaire de certains habitants une vision un peu condescendante. Les demandeurs d’asile étaient supposés analphabètes, mal éduqués, sans métier. Un a priori qui faisait sourire quand était interviewé un des pensionnaires du centre. Congolais, ayant fait ses études de médecine en Russie, il parlait un français plus châtié que celui des villageois et servait d’interprète à un Ukrainien, lui-même ingénieur, je crois. Comme illettrés, on fait mieux…

Malheureusement, le Congolais venait de se voir refuser son droit d’asile pour d’obscures considérations administratives et ne pouvait donc pas travailler. N’aurait-il pas été utile en s’installant comme médecin dans cette région qui est un désert médical ?

Certaines études montrent d’ailleurs qu’en raison du déclin démographique de l’Europe, nous allons avoir besoin d’un afflux massif d’immigrés pour compenser les pertes de population et maintenir notre niveau de vie et notre protection sociale, au rebours de ceux qui prétendent qu’ils « volent » le travail des autochtones et « plombent » les comptes de la sécurité sociale. C’est la raison pour laquelle l’Allemagne, en mal de bébés, a décidé d’accueillir plus de demandeurs d’asile que ses voisins et que la France, moins touchée par la baisse de la natalité, se montre plus réticente.

Au-delà des calculs

Alors, ces migrants sont-ils un problème ou une solution ? Pour moi, ce n’est plus vraiment la question. Nous devons aussi sortir de cette vision strictement utilitariste de l’immigration. Celle-ci est une réalité qui dépasse tous les calculs. Deux cent ou trois cent mille personnes traverserons cette année notre Mare Nostrum pour aborder les côtes de la Grèce ou de l’Italie et sans doute encore plus l’année prochaine. Nous en renverrons très peu chez elles, nous ne les rejetterons pas à la mer. Et nous ne pouvons pas les laisser vivre en apatrides sur notre territoire, au risque de toutes les dérives. Nous n’avons, en fait, pas d’autre alternative que nous mobiliser pour les accueillir le mieux possible.

Claude-Jean Desvignes
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