Avril 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Veaux d’or et Minotaure

L’actualité ne cesse de nous le rappeler : notre système économique est devenu fou. Quoiqu’il s’en réclame, quoique les économistes prétendent ou tentent de démontrer, il ne répond plus à aucune rationalité. Il est dominé par des pulsions mercantiles déconnectées de la réalité et guidées par le désir du toujours plus. En voici encore trois exemples récents.

La sanction de l’excellence

D’abord le plus délirant. Apple annonce des résultats colossaux : une hausse de 33 % de ses ventes, un bénéfice trimestriel de près de 11 milliards d’euros, soit un bond des profits de 38 %, 47,5 millions d’iPhone vendus d’avril à juin, une période qui n’est pas la plus favorable pour ce type de produit, et même une progression de 9 % des ventes des Mac, alors que le marché des ordinateurs personnels est en baisse du même taux.

A ma connaissance, aucune entreprise de la planète ne fait mieux que celle-ci qui est aussi la première capitalisation mondiale. On attend donc, raisonnablement, que la bourse se réjouisse des résultats du meilleur élève de la classe, selon ses critères de rentabilité maximale à court terme. Elle devrait adorer ce veau d’or et lui décerner le prix d’excellence et les félicitations du jury. Eh bien non. L’excellence ne suffit pas. Les notes du petit génie sont tellement extraordinaires qu’elles sont décevantes.

En effet, quand on a eu 20 sur 20, il sera difficile de mieux faire la prochaine fois. Et comme l’élève Apple accumule les 20, la bourse commence à s’inquiéter. Dans trois mois, catastrophe, il fera peut-être une légère erreur et n’aura que 19. 35 % de profit au lieu de 38. Puisqu’il ne peut plus progresser, il mérite d’être sanctionné préventivement pour une baisse qui n’aura peut-être jamais lieu. De toute façon, même faire aussi bien restera insuffisant puisqu’il s’agit de faire toujours plus. Le cours des actions Apple a donc « légitimement » baissé de 6 % !

Tout cela est parfaitement logique, on en conviendra… et totalement absurde, complètement à rebours des principes économiques valorisant ad nauseam la performance, l’excellence, la prime aux meilleurs et aux plus innovants. Qu’un acteur répondant à tous ces critères se présente et voici que la bourse s’affole. Car ce qui la guide, au-delà de toute rationalité, c’est la peur. La peur de gagner demain un peu moins qu’aujourd’hui, la peur que l’avenir soit moins radieux que le présent. Alors, toujours suivant une implacable dialectique que le commun des mortels a un peu de mal à suivre, elle préfère perdre tout de suite, en faisant baisser les cours, ce qu’elle n’est pas du tout sûre de perdre dans quelques mois.

Le producteur, variable d’ajustement

Mon deuxième exemple est le plus injuste. Le veau des éleveurs, lui, n’est pas d’or. Sur pied, il ne vaut même plus grand-chose au kilo, même si vous et moi l’achetons encore un bon prix chez notre détaillant. On comprend qu’ils aient la rage. Dans cette affaire, on peut incriminer beaucoup de monde : les abattoirs et les grossistes qui ont, semble-t-il, augmenté leurs marges, les acheteurs des grands groupes qui font pression sur les prix (quoi qu’ils s’en défendent), la concurrence internationale qui développe une véritable industrie de la viande au détriment des éleveurs traditionnels, notre manque de patriotisme qui se désintéresse du label « viande française ».

Toutes ces explications ne doivent pas cacher le fond du problème dont elles ne sont que des épiphénomènes : le marché et sa fameuse main invisible ne régulent plus rien du tout, s’ils ont jamais régulé quoi que ce soit. Ils ne sont plus « l’harmonieuse rencontre » entre le producteur et l’acheteur, comme le définit la doxa économique. Ils ne sont plus que pure spéculation financière détachée de la réalité de la production et menée par des « investisseurs » qui connaissent tout des chiffres et rien de l’élevage. Ils décident du cours en fonction d’un marché mondial qui n’a que le prix pour seul critère et ne tient compte ni des conditions locales de production ni de la qualité de la viande (ou très marginalement).

C’est une illusion de croire, par exemple, que c’est au marché au cadran de Plérin, en Bretagne, que se fixe réellement le prix du porc. Les acheteurs, en l’occurrence les abatteurs, y ont bien évidemment en tête (et dans leurs ordinateurs) le cours du porc en Allemagne, en Espagne ou ailleurs dans le monde. Dans ce système, et là est le scandale, le producteur ne compte plus guère. Lui, sans qui la « matière première » n’existerait pas, sans qui le marché n’aurait pas lieu d’être, n’est pourtant plus que la variable d’ajustement de ce marché qui n’est juteux que pour le reste de la filière. Comme dans beaucoup d’autres secteurs désormais, le produit ne vaut plus rien en soi, il est le simple vecteur de la spéculation financière d’une chaîne de profit dont le producteur est le maillon faible.

Un labyrinthe financier

Faut-il aborder mon troisième exemple, alors qu’il fait la Une des journaux depuis des mois. Sans doute, car, pour moi, c’est le plus inhumain. Je veux parler, bien sûr, de la dette grecque. On peut donner tous les torts aux Hellènes et les condamner pour leur incurie. Il n’en demeure pas moins qu’ils ne sont pas les seuls responsables de ce qui leur arrive et que la perversité de notre système financier y a sa part. Car, pour qu’il y ait dette, il faut qu’il y ait prêt et prêteurs.

Les banques et même les prêteurs institutionnels comme la BCE ou le FMI ont, pendant des années, largement profité de la situation grecque pour proposer des crédits à ce pays à des taux quasi usuraires et tous ont gagné beaucoup d’argent. Ils s’inquiètent maintenant d’une situation qu’ils ont largement contribué à créer et du risque qu’ils ont pris et ne veulent pas assumer. Et qu’ont-ils fait ? Ils ont fait pression sur les États pour que les accords aboutissent à ce qu’ils continuent à prêter de l’argent qui permettra essentiellement de rembourser leurs intérêts au détriment de tout investissement productif. Le Minotaure grec est ainsi condamné à errer dans un labyrinthe financier dont il lui quasiment impossible de sortir, sauf effectivement à faire défaut. Alexis Tsipras est puni de n’être qu’un homme qui a voulu jouer les taureaux face à l’Europe et à sa bonne conscience.

Tout le monde sait, et même, pour une fois, la plupart des économistes le disent, que cette punition est absurde et qu’elle conduit la Grèce à une catastrophe où elle risque de nous entraîner. Elle est également inhumaine pour les Grecs à qui notre civilisation prétend devoir tant. Une fois encore, sous couvert de logique comptable, l’entêtement européen, sous la houlette allemande, est totalement déraisonnable. Mais on préfère persévérer dans l’erreur plutôt que d’avouer qu’on s’est trompé et qu’on a fauté.

Faut-il attendre l’apocalypse à laquelle nous mène ce système obnubilé par l’argent facile et immédiat pour en changer enfin ?

Claude-Jean Desvignes
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz