Octobre 2018

Égaux mais pas trop


« Dans quelle mesure l’action des pouvoirs publics est-elle efficace pour lutter contre les inégalités ? » : c’était, ces jours-ci, le sujet de l’épreuve de sciences économiques et sociales proposée aux lycéens de terminale ES.

Je ne sais pas si je serais capable aujourd’hui de repasser le bac – et de l’obtenir -, mais j’ai trouvé ce sujet fort intéressant et même fondamental puisqu’il questionne le rôle redistributeur de l’État, aujourd’hui de plus en plus décrié.

Qu’aurais-je pu raconter dans ma copie, si je m’étais retrouvé en position de candidat ? Jouons le jeu.

La charité, mon bon monsieur

La question posée, à mon sens, dépasse le plan strictement économique. Avant de s’interroger sur l’efficacité des pouvoirs publics, ne doit-on pas se demander pourquoi ils devraient lutter contre les inégalités. Cela ne va de soi ni historiquement, ni géographiquement. La réduction des inégalités relève d’une pratique spécifique du pouvoir. Avant la Révolution française, cette préoccupation n’existait guère. Il allait de soi que chacun, par sa naissance, héritait d’une place dans la société et n’avait que peu de chance de changer de classe et de statut. Les pauvres l’étaient et le restaient parce que Dieu l’avait voulu ainsi. Les nobles étaient nobles pour la même raison de droit divin. Les formes de redistribution existantes reposaient donc essentiellement sur la charité, celle-ci relevant du seul bon vouloir de personnes privées.

Même si la Déclaration des droits de l’homme nous a rendus « libres et égaux » depuis un peu plus de deux siècles, et qu’elle est depuis, devenue universelle, c’est un principe qui est encore loin, à ce jour, d’être universellement reconnu sur la planète. Nombre de gouvernements, y compris prétendument démocratiques, se soucient comme d’une guigne de réduire les inégalités, soit par incurie, soit par idéologie, soit encore parce qu’ils pensent, pour les plus libéraux, que ce n’est pas leur rôle. D’autres, comme naguère les pays communistes, ont imposé une égalité de façade en nivelant tout par le bas et en créant, de fait, une caste de privilégiés.

Pour les pouvoirs publics, s’attaquer aux inégalités relève donc à la fois d’une certaine idée de l’homme et d’une conception particulière de la responsabilité du pouvoir qui n’est pas, d’ailleurs, obligatoirement démocratique. Rien n’empêche d’imaginer un despote éclairé cherchant à rendre ses sujets plus égaux entre eux, c’est sans doute même arrivé. N’oublions pas que, à l’inverse, dans nos démocraties, il faut parfois la pression de la rue ou des urnes pour rappeler à nos dirigeants qu’ils ont été élus notamment pour rendre concrète et quotidienne l’égalité de principe et qu’ils ont encore du travail…

Machine à inégalités

Mais quelles inégalités s’agit-il de réduire ? Inégalités sociales, culturelles, économiques, sanitaires ? Inégalités par rapport au logement, aux loisirs, à la formation, à l’éducation, à l’emploi ? Le champ est vaste, voire incommensurable. Si en France, nous acceptons à peu près l’idée que nous naissons tous égaux « en droit », il est vite clair que nous n’arrivons pas tous sur terre avec le même bagage, le même environnement, la même fortune et les mêmes possibilités. Il y en a qui sont plus égaux que d’autres…

Quand l’État prétend assurer, par l’Éducation nationale, l’égalité des chances, le peut-il vraiment ? Peut-il garantir autre chose qu’une égalité de base qui consiste à ce que chacun ait une place sur les bancs de l’école. Au-delà de ce minimum, quels moyens réels a-t-il pour enrayer la machine à inégalités qui se met en route, inexorablement, en fonction du cadre familial, du jugement des enseignants, des conditions matérielles d’apprentissage. Le principe d’égalité, dans ce cas, n’est-il pas lui-même source d’inégalités ? En ambitionnant de donner à chaque enfant le même enseignement au même moment, on crée, on le sait bien, des disparités du fait que tous n’apprennent pas de la même façon, ni à la même vitesse. Seule une inégalité de traitement, c’est-à-dire plus de temps accordé aux plus faibles avec des méthodes et dans un cadre différents, pourrait peut-être contribuer à donner à chacun des chances équivalentes. L’école peut-elle le faire ? Certainement pas, tant elle encore attachée à son égalitarisme de principe.

Dans le domaine culturel, les politiques de démocratisation voulues, depuis Malraux, par les différents ministres de la Culture, ont été globalement, un échec, à la seule fête de la musique près… Seuls 6 % des Français, par exemple, vont plus de trois fois par an au théâtre et plus de 40 % n’y sont jamais allé de leur vie. La fréquentation des concerts, toutes musiques confondues est en baisse, maintenue essentiellement par les multiples festivals d’été. Depuis cinquante ans, les milliards de subventions en tous genres n’ont eu que des effets très limités. Mais peut-être aurait-ce été pire sans elles ?

On peut se poser la même question pour les plans logements qui n’ont endigué ni le mal-logement, ni la constitution de ghettos ou pour les mesures de lutte contre le chômage dont l’étiage ne cesse de monter et qui frappe toujours majoritairement les moins qualifiés. Que ce serait-il passé si on n’avait rien fait ?

Prestations en tous genres

Il est d’autant plus difficile d’évaluer l’efficacité des mesures à visée égalitaire prises par les pouvoirs publics, nationaux, régionaux, départementaux ou même municipaux, qu’ils ne le font pas eux-mêmes de façon systématique et objective. L’évaluation des politiques publiques reste très incertaine dans notre pays qui aime bien de décider de grands projets sans trop se demander à quoi ils vont réellement servir.

Le seul domaine à peu près quantifiable est celui de la redistribution sous forme de prestations diverses (allocations familiales, aide au logement, minima sociaux) via l’impôt et les prélèvements sociaux qui sont élevés et représentent près de la moitié de la richesse nationale. Incontestablement, ces redistributions permettent à nombre de nos concitoyens de survivre, surtout en cette période de crise. Elles sont loin, cependant, de réduire les inégalités, si on en croit les enquêtes qui montrent combien le fossé se creuse entre les plus riches et les plus pauvres. Et elles deviennent de plus en plus lourdes à porter par les classes moyennes qui sont les principales contributrices, les plus aisées trouvant les moyens d’échapper à cette pression fiscale, ce qui pèse sur leur pérennité.

Au bout du compte, la question posée est : que peuvent aujourd’hui, l’État et les pouvoirs publics ? La réduction des inégalités « qualitatives » semble hors de leur portée. On n’achète pas les spectateurs avec des subventions et ce n’est pas en augmentant à l’infini les moyens de l’Éducation nationale que tous les élèves pourront faire l’ENA (heureusement !). La recherche de plus d’égalité, ici, ne peut venir que d’un travail souterrain, de longue haleine, voulu par l’ensemble de la société.

La redistribution quantitative est nécessaire dans l’urgence, mais pas suffisante à long terme. Une plus grande égalité de revenus et de confort de vie relève là aussi du choix d’une société fondée sur d’autres valeurs que celle de l’argent dont nous sommes encore loin et que les pouvoirs publics peinent à imaginer, utilisant depuis quarante ans les mêmes recettes qui ont surtout prouvé leur manque de résultat.

Cette impuissance des restes de l’État-providence à s’attaquer aux inégalités d’aujourd’hui avec les outils d’hier nous conduira-t-elle enfin à inventer de nouvelles formes de solidarité ?

Bon, je m’arrête là, même si le sujet m’inspirait bien d’autres idées. Je ne suis pas sûr que j’aurais une bonne note à cette copie, car ma réflexion n’est ni très orthodoxe, ni très étayée par des chiffres, ni académiquement construite. Mais comme candidat libre, je me suis bien amusé…

Claude-Jean Desvignes
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