Novembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Entreprises et lycées : dépasser la défiance mutuelle

Dans l’école de Jules Ferry, l’entreprise n’est plus un gros mot. Mais des défiances mutuelles continuent de miner des relations complexes. Les mentalités évoluent. Souvent sous l’effet d’une initiative d’un proviseur ou d’un chef d’entreprise.

« Si les entreprises commencent à entrer dans les lycées, ils vont bientôt nous dire quels ouvrages on doit lire en classe et vont finir par nous imposer leurs choix ». Ce genre de propos, régulièrement tenus par des enseignants, irrite Monique Aquilina. « Je leur réponds à chaque fois que les chefs d’entreprise ont autre chose à faire ».Après avoir passé dix-sept ans en zones d’éducation prioritaire (ZEP), la dynamique proviseur du lycée Pasteur de Neuilly-sur-Seine tire à boulets rouges surles préjugés. « Je suis très favorable à l’ouverture aux entreprises, ne forme-t-on pas les élèves pour qu’ensuite ils les intègrent ? Mais, malheureusement, il y a encore trop d’appréhension de part et d’autre, le lycée a trop longtemps été un sanctuaire où les patrons étaient vus comme des corps hostiles ».

DELEGUES AUX ENTREPRISES

Souvent liée à des présupposés idéologiques (le capital à la recherche de la force de travail) la méfiance se nourrit aussi d’expériences malheureuses « Nous avons encore trop d’entreprises qui nous voient comme des fournisseurs de stagiaires à aider et parfois à exploiter — souligne Jacqueline Gobert, coordinatrice des stages au lycée professionnel Prony d’Asnières — or ce que nous voulons ce n’est pas seulement caser des élèves, mais avoir en face de nous des dirigeants qui viennent voir les élèves avec de vrais conseils».

D’où l’importance accordée aux profils des enseignants. « Nous avons de plus en plus d’enseignants issus du privé – ingénieurs, cadres — ou d’anciens entrepreneurs avec une vision très réaliste des choses» précise Stéphane Laine, proviseur adjoint. Pour gérer cette relation complexe, les « délégués aux entreprises » ont désormais leur mot à dire.

Au sein du lycée Jean Rostand, à Strasbourg, Éric Labize joue ce rôle avec enthousiasme. Dans son studio audiovisuel flambant neuf, il fait passer des entretiens vidéo aux classes de BTS avec DVD destinés aux employeurs et il n’est pas peu fier d’avoir convaincu les professeurs de lettres de travailler sur les lettres de motivation des élèves. Pour ce professeur de sciences physiques, la balle est dans le camp des chefs d’entreprises. « Eux aussi ont des a priori, ils pensent que les lycées c’est Fort Knox, que l’on est bureaucratique et que les professeurs ne sont pas intéressés, or il est possible de monter des choses ensemble au niveau local». Qu’un industriel lui dise que ses élèves n’ont pas le niveau et il riposte par un argument de poids. « Comment peuvent-ils dire cela alors qu’ils participent, dans le cadre de la Commission Nationale et Technique à la rédaction des programmes au BO (ndlr : Bulletin Officiel de l’Éducation Nationale) qui définit ce que les professeurs doivent apprendre en classe? ». Son leitmotiv ? La montée en compétences est aussi de la responsabilité des entreprises.

EVITER LE STAGE AU KEBAB DU COIN

Dans le cadre d’accord de partenariat entre la Chambre de Commerce et d’Industrie de Strasbourg et des entreprises d’outre-Rhin en quête de main d’œuvre, il reçoit régulièrement des chefs d’entreprises pour lesquels nos rapports écoles/entreprises apparaissent comme une spécialité française, une sorte d’exception culturelle. « Comme cela se fait outre-Rhin, nous avons besoin d’entreprises-partenaires qui jouent le jeu et accompagnent les élèves jusqu’au marché de l’emploi».

C’est cette approche qui a poussé KPMG à créer le « Programme lycées». Après les émeutes de banlieues, fin 2006, des chefs d’entreprises avaient été interpellés par les élus de Seine-Saint-Denis. « Nous avons des lycéens en Bac Pro, que faites-vous pour leur insertion professionnelle ?». Piqués au vif, les dirigeants du cabinet de conseil les ont pris aux mots. Parrainages de classes sur les territoires de la politique de la ville et suivi sur plus de trois ans, initiation d’élèves au monde de l’entreprise avec des coachs professionnels dans les bureaux de La Défense, vrais stages « pour éviter le stage au Kebab du coin» (sic), bourses pour des « licences pro » : autant d’engagements qui concernent désormais 33 lycées sur 28 villes« Il y a un immense gâchis, c’est tout un pan de la jeunesse qui est mis de côté, or les entreprises ont un rôle important à jouer– martèleBouchra Aliouat, Secrétaire Générale de la Fondation KPMG —notre approche est de co-construire avec les lycées, il faut un respect mutuel et que l’on apprenne les uns des autres, c’est la clé de la réussite. Nous ne nous substituons pas aux professeurs, ils gardent leur fonction pédagogique bien sûr, mais nous agissons en complément, comme des partenaires».

IL FAUT LES ACCROCHER

Encore faut-il savoir s’adapter aux élèves. « Au début, c’est difficile, ils nous regardent en chien de faïence et ne comprennent pas ce que l’on fait —souligneOlivia Kodjia, consultante senior audit chez KPMG, elle-même issue de la diversité (Cameroun) et passée par des classes en ZEP qui fait partie des 200 volontaires (“parrains” ou “marraines”).Il faut les accrocher avec des choses concrètes et vivantes comme le dossier que je suis en Afrique ou l’audit du PSG et surtout leur montrer des modèles accessibles et réalistes de réussite».


Gilles Trichard
Le 25-08-2015
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