Avril 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Le temps est venu pour un néo-humanisme

Serions-nous devenus frileux, rétifs à toute initiative ? Telle est bien la crainte du sociologue Gérald Bronner. L’auteur de L’inquiétant principe de précaution observe en France ce qu’il dénomme la propagation de l’idéologie de la peur. Un mouvement de fond alimenté par Internet qui favorise la divulgation des croyances collectives et des « narrations apocalyptiques » au détriment des raisonnements posés. Face aux « précautionnistes », Gérald Bronner préconise de « réenchanter le risque » pour permettre tout simplement non pas de sauver la Terre – objectif des écologistes - mais de préserver l’Humanité.

Dirigeant : Nos concitoyens, dites-vous, regarderaient l’avenir avec la peur au ventre. Seriez-vous donc opposés au principe de précaution, devenu une idée centrale de toute pratique économique et politique ?

Gérald Bronner : En réalité mon adversaire ce n’est pas tant le principe de précaution que le précautionnisme, idéologie qui vise à vouloir appliquer ce principe inconditionnellement à propos de tous les sujets. Il constitue en bien des façons un empêchement d’innover, une inhibition, voire une autocensure dans le cas des médecins. Et une attitude qui peut s’avérer coûteuse pour la Sécurité Sociale, avec par exemple l’explosion du recours à l’imagerie médicale, technique utilisée de plus en plus souvent pour réduire l’incertitude du diagnostic.


D : Comment en est-on arrivé à cette défiance généralisée, à ce sentiment de crainte permanente ?

G.B : Depuis plusieurs années, nous assistons à la propagation de croyances qui en viennent à l’emporter sur les discours scientifiques et méthodiques. Elles contribuent à créer ce qui est devenu une véritable idéologie de la peur et de la précaution. Les narrations apocalyptiques écologiques – la terre va se venger de nous - ont pris le monopole de la pensée dans l’opinion publique. Prenons l’agriculture. Pierre Rabhi défend une pratique, dénommée agro-écologie qui veille, dit-il, à sauvegarder la biodiversité et à respecter les sols, économiser l’eau, et limiter l’utilisation d’engrais. Croyez-vous un instant que l’on va pouvoir nourrir la planète avec ces méthodes ? Non : vous allez provoquer une sous-nutrition généralisée. Quant aux OGM, certains sont sans intérêts mais d’autres sont utiles comme le riz doré qui aurait, aux dires mêmes d’un ancien dirigeant de Greenpeace, pu sauver des millions d’enfants de la famine. Or en France, il a été adopté le principe du « dans le doute abstiens-toi ».


D : Internet aurait donc une grande part de responsabilité dans le succès populaire de ces croyances ?

G.B : Incontestablement, puisqu’il favorise les rumeurs et les croyances au détriment des connaissances. La dérégulation du marché de l’information a des effets pervers, et contribue à propager l’idéologie de la peur qui est un très bon produit, au détriment d’une parole apaisée et méthodique. Cette fuite éperdue vers l’information spectaculaire se traduit par l’émergence dans l’espace public de craintes perpétuelles. Le récent épisode d’Ebola est tout à fait caractéristique à cet effet. On peut aussi évoquer l’industrie chimique accusée de provoquer des « épidémies de cancer » quand les statistiques démontrent que le taux d’incidence de cette maladie est stable depuis 1980.


D : Face à ces mouvements de l’opinion, le rôle du politique consisterait à faire entendre raison…

G.B : Dans une démocratie médiatique, les responsables sont très sensibles aux mouvements de l’opinion publique, aux sondages, aux réseaux sociaux. Dans les faits, on se doit de constater que les politiques peuvent être tentés d’apporter une réponse en renforçant encore plus les normes de contrôle.


D : Ce qui rend obligatoirement plus frileux les entrepreneurs…

G.B : Malheureusement… Alors que la prise de risque devrait être récompensée. C’est une caractéristique de la France de sanctionner l’échec. Dans d’autres cultures, si vous n’avez jamais échoué, c’est que vous n’avez pas essayé ! Nous devons retrouver aussi la fierté de produire de la richesse.


D : Et de prendre des risques ?

G.B : Dans toute activité humaine, il y a une part incompressible de risque. Le risque zéro n’existe pas. Ce n’est pas aux jeunes entrepreneurs que je vais l’apprendre. Mais arrêtons de chercher obsessionnellement des responsables en cas de catastrophes ou d’accidents. Mettons fin à cette pénalisation qui prend en otage les chefs d’entreprise et les politiques. Ce n’est pas la marque d’une société démocratiquement mature. Sortons de cet infantilisme. Mais cela ne suffit pas. Il faut réenchanter le risque. L’idéologie de la peur nous conduit dans une impasse. Des gens se sont organisés autour de cette idéologie de la peur pour bloquer systématiquement l’innovation technologique, les OGM, les nanotechnologies, la biologie de synthèse, les cellules-souches qui sont pourtant porteurs d’espoir pour la régénération, si importante pour une population qui vieillit.


D : Comment définissez vous votre concept du réenchantement du risque ?

G.B : Quand toute l’idéologie de la peur met l’accent sur les dangers de l’action, cette méthode consiste à adopter l’attitude inverse : quel sera le coût de notre inaction ? Si l’on ne fait rien, que se passera-t-il ? Personne ne tient ce raisonnement. Il est pourtant fondamental. Regardons en arrière. Qui pouvait penser par exemple que la théorie de la relativité allait donner, entre autres, le GPS ? Aujourd’hui les défenseurs de l’idéologie de la peur essayent de nous imposer cet argument de l’imprédictibilité de l’arborescence technologique en nous disant que cette arborescence peut produire le pire. Retournons cet argument : elle pourrait aussi produire le meilleur. S’abstenir du meilleur c’est garantir le pire. La question climatique est préoccupante. Ebola aussi. Une pandémie ou la percussion de notre planète par des météorites provoquerait l’extinction de notre humanité. La seule riposte possible est technologique. C’est le concept du réenchantement du risque qui, soyons clair, n’autorise pas de faire tout et n’importe quoi. Mais si nous arrêtons, à l’aveugle, cette arborescence technologique, nous prenons le risque insensé de supprimer à nos enfants et petits enfants la possibilité de trouver des solutions à ces dangers mortels par notre pusillanimité. Notre abstention serait coupable, elle aurait un prix : la survie même de l’Humanité.


D : Pour vous, la Terre serait condamnée à ne plus pouvoir faire vivre les humains …

G.B : Dans un milliard d’années ou même plus tôt, quoiqu’en disent les écologistes, les précautionnistes, les tenants de l’idéologie de la peur, la vie sur terre aura disparu, en raison de l’activité solaire. Alors, si vraiment le degré ultime de la moralité consiste à sauver la vie des hommes - un point qui nous réunit avec les précautionnistes, c’est la valeur cardinale de la vie - alors il n’y aura qu’une solution, qui peut aujourd’hui faire sourire, c’est d’aller habiter sur d’autres planètes. Et sur ce point, la découverte massive de nouvelles planètes, exponentielle, est une très bonne nouvelle : c’est la preuve que la vie peut exister ailleurs. Le bond technologique pour rendre cette hypothèse envisageable est tellement incommensurable qu’il y a un grand danger à interrompre cette arborescence technologique. De toute façon, sur le plan philosophique, les idéologues de la peur ont perdu car ils n’ont pas pensé à la finitude de la terre. Nous n’avons pas le choix : nous devons prendre des risques pour survivre en tant qu’Humanité.


D : Pourrait-on assister à un sursaut citoyen comme il y en eut pour l’écologie ?

G.B : Le doute est fondamental mais il ne doit pas conduire au nihilisme. Les citoyens ne doivent pas acheter le scénario de la paranoïa humaine. Mais il me semble qu’ils sont nombreux à être lassés des théories conspirationnistes ou précautionnistes, même s’ils ne se sont pas encore fédérés. Il leur manque des arguments pour répondre…. Nous mettons à leur disposition des arguments. Mon travail, c’est de leur montrer que cette idéologie, qui apparaît comme du bon sens, est dangereuse car elle contamine notre futur .Il est urgent de remettre des priorités morales et au cœur de ces priorités, vous avez l’humain. Le temps est venu pour ce qui pourrait s’appeler un néo-humanisme.

Propos recueillis par Jean-Louis Lemarchand
Le 28-10-2015
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
2 commentaires
Voir les commentaires
Powered by Walabiz