Septembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Des propositions pour une relance durable de l’économie

TRIBUNE - Si l’on ne s’attaque pas à quelques-unes des racines de notre situation, on dépensera des ressources limitées sans résultats durables. Il convient de dépasser le stade des ciseaux, des mesures quantitatives, et passer au qualitatif : dépenser et travailler autrement et mieux à tous les niveaux. C'est l'avis du prospectiviste Andre-Yves Portnoff, qui nous détaille ici les mesures à mettre en oeuvre pour engager le pays sur le chemin du redressement compétitif.


Le constat


Dans le même contexte des régions et des entreprises prospèrent, tandis que d’autres sombrent. Les ressorts du succès sont donc d’abord internes et tiennent aux options des hommes, à leurs visions, leurs valeurs, leur volonté. Les macro-économistes ignorent souvent cet espace de liberté et donc de responsabilité des acteurs.

L’Europe et particulièrement la France souffrent de deux maux :

  1. - Vieillissement du tissu d’entreprises : on ne crée pratiquement plus de leaders mondiaux depuis un demi-siècle. Les PME innovantes ne réussissent pas à dépasser le plafond des 500 employés sans se faire absorber et perdre leur dynamique. Or les emplois sont créés par la croissance des PME, détruites en interne et chez leurs sous-traitants, par les grands groupes (qui en plus innovent de moins en moins et sont responsables du déficit de recherche privée en France)

    • Pourtant près de 75 % des aides publiques en R&D et innovation vont depuis des décennies à un petit nombre de grands groupes « non représentatifs du potentiel français », accusait un rapport oublié du ministère de l’Industrie en juillet… 1987.

  2. - Une organisation en silos qui ne collaborent pas, un management majoritairement taylorien dans les grands groupes et administrations : cela handicape lourdement la compétitivité française.

    • Les avertissements[1] d’Hervé Sérieyx et moi-même sur ce point, les études de Futuribles sur le terrain, étayées par de nombreux auteurs, ont été récemment confirmées par le professeur Thomas Philippon[2] et par Alain d’Iribarne (CNRS). Ce dernier, dans un débat de l’École de Paris transcrit de façon édulcorée[3], a expliqué qu’à la lecture de tous les rapports consacrés depuis vingt ans à la désindustrialisation de la France, il ressortait que la cause essentielle en était une formation de cadres induisant « des organisations néo-tayloristes, bureaucratiques et hiérarchiques, avec de grands écarts de rémunération, (…) des relations professionnelles (dans) une logique de confrontation et non de coopération gestionnaire. » D’où : « les entreprises françaises continuent de savoir mieux que leurs clients ce dont ces derniers ont besoin, et leur efficacité commerciale est toujours aussi médiocre. »

    • Il est clair que ce n’est pas en mendiant des mesures pour « réduire le coût du travail » que Toyota a inventé le toyotisme et est devenu n° 1 mondial, c’est parce qu’il a inventé une organisation respectueuse des intelligences et valorisant mieux le talent de chacun.


Les propositions


Redynamiser le tissu économique français en facilitant la croissance des PME innovantes.

La première mesure, la moins coûteuse et ayant un effet quasi immédiat sur la croissance, consiste à créer une discrimination positive comme aux USA depuis 1953 (SBA) en faveur des PME et ETI indépendantes (on a faussé les statistiques européennes en mélangeant PME indépendantes et filiales des grands groupes) dans l’accès aux marchés publics nationaux et régionaux. Le SBA a été bloqué à Bruxelles par l’alliance des bureaucrates, des idéologues et des lobbies, mais d’une part cela offrirait un beau cheval de bataille à la France que de défendre les PME d’Europe, d’autre part des mesures sont possibles immédiatement en France pour lever les obstacles actuels. C’est ce qu’a affirmé Jean-Baptiste Hy, directeur du service des achats de l’État en mars 2012.[4] Mais il faut une rupture claire : on ne peut plus se contenter des incitations sur base de volontariat du Pacte PME.

La deuxième mesure consisterait à réformer les aides à la recherche et l’innovation en ne confondant plus recherche et innovation (celle-ci n’est que rarement le résultat direct d’une recherche) et en remettant en cause la modification du Crédit Impôt Recherche offrant, en 2008, d’un seul coup, un milliard et demi d’euros supplémentaires à de grosses entreprises qui, pour la plupart, n’ont pas cherché ni innové davantage. En réduisant cet effet d’aubaine de plus en plus mal ressenti par les PME méritantes, l’État dégagerait des ressources pour aider immédiatement l’innovation (pas seulement technique) des PME et ETI.

Un troisième ensemble de mesures favoriserait d’une part la constitution et le développement d’entreprises à capital « patient » visant le long terme, qu’elles soient familiales, coopératives ou à racines fortes dans le terroir.D’autre part les entreprises collaborant loyalement et durablement entre elles, pour soutenir les alliances entre petites ou moyennes entreprises travaillant en réseau, pour inciter les grandes entreprises à entretenir des relations de partenariat loyal avec les fournisseurs, à la différence de trop de donneurs d’ordre qui abusent de leur position et détruisent leurs fournisseurs.

  • - Organiser la Libération des intelligences par une détaylorisation résolue.

    L’enjeu est économique, il en va de la compétitivité française, mais il est aussi humain et hautement politique. Comme le relève Alain Supiot (Collège de France) présentant la thèse du syndicaliste italien Bruno Trentin[5], la Gauche a historiquement endossé la vision du capitalisme dur, considérant que l’entreprise devait adopter une “organisation scientifique” (en fait mécaniste) imposant au personnel un fonctionnement taylorien déshumanisé. D’où des revendications essentiellement quantitatives, portant sur les heures de travail et le niveau des rémunérations censées compenser la souffrance physique et morale. Or, ce système est plus inefficace que jamais en pleine Révolution de l’intelligence, à l’ère de l’immatériel : la compétitivité dépend d’abord de la qualité des relations internes et externes de l’entreprise avec toutes ses parties prenantes, autrement dit de la mobilisation des talents, des (bonnes) volontés, de cette créativité qui s’évanouit lorsqu’on la contraint. D’où le handicap français mesuré par Thomas Philippon, et le succès économique durable des entreprises “où il fait bon travailler” observé même en Bourse par l’Américain Alex Edmans[6]. Le management par le mépris explique pour beaucoup les déboires de l’Automobile et complètement la coûteuse chute d’Alcatel.

    - Lancer une politique de rupture avec un Taylorisme humainement haïssable et économiquement désastreux (MyTaylor is no more rich !!!) serait un acte politique majeur pour la Gauche et pour la France.

    Cette bataille de la “Compétitivité par le Bonheur au travail” devrait être engagée d’abord dans le secteur public, qui donnerait ainsi l’exemple au secteur privé. La mise en place d’un management par le sens redynamiserait des personnels qui souffrent souvent de ne plus comprendre à quoi ils servent et se sentiront bien mieux si on leur permet de retrouver la responsabilité et la fierté d’œuvrer pour le bien commun. L’exploitation collective et participative d’un outil de créativité comme l’analyse de la valeur et les méthodes dérivées[7] serait rapidement efficace pour libérer bon sens et expériences de base, instaurer une transparence dans les objectifs de chacun propre à restaurer la confiance des citoyens, à progresser vers cette simplification des procédures qui demeure un serpent de mer.

    Cette dernière démarche, réclamée dans un Manifeste appuyé par 800 experts et entrepreneurs, est possible puisque le Président Obama l’a imposé à son administation en décembre 2013 ; elle permettrait de progresser rapidement vers une simplification des réglementations et des procédures qui deviendraient moins bureaucratiques. Cela rendrait possible un “choc de compétitivité” par un allégement réel des contraintes administratives non justifiées, là encore parce que tous les objectifs devront être explicités.



[1] Voir Aux actes citoyens ! De l’indignation à l’action. (Maxima. 2011) et le dossier Futuribles, mai 2011.

[2] Thomas Philippon, tphilipp at stern.nyu.edu, Le capitalisme d’héritiers. La crise françaisedu travail, Coll. La République des idées, éd. du Seuil, 2007, 112 p.

[3] http://ecole.org/fr/seances/SEM589

[4] Un “Small Business Act” français, c’est possible. Le Monde, 30 03 2012.

[5] Bruno Trentin. La Cité du travail. 19 Septembre 2012. Fayard. Voir Le Monde des livres, 28 09 2012, page 3.

[6] EDMANS Alex, “Satisfaction des salariés et valeur de l’action sont corrélées”, propos recueillis par Antoine Reverchon, Le Monde Économie, 26 septembre 2011. “Does the stock market fully value intangibles? Employee satisfaction and equity prices” Journal of Financial Economics 101 (2011) 621-640. http://finance.wharton.upenn.edu/~aedmans/Rowe.pdf

[7] http://www.editions-ems.fr/ouvrage359-valeur-s-management-des-methodes-pour-plus-de-valeur-s-dans-le-management.html

André-Yves Portnoff
Le 24-04-2015
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