Novembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Entrepreneurs, allez voir l'exposition « De Giotto à Caravage »

Caravage, Jeune garçon mordu par un lézard (1593 - 1594)
Pourquoi les entrepreneurs doivent-ils se précipiter au Musée Jacquemart-André et visiter l’exposition De Giotto à Caravage ? D’abord parce que l’existence même du musée démontre que l’on peut être l’héritier d’une famille de banquiers et devenir collectionneur d’art, puis mécène en léguant ses collections et son somptueux hôtel particulier à son pays. Surtout si l’on a épousé une artiste de talent…

Ensuite parce que l’exposition est un hommage au collectionneur critique d’art italien Roberto Longhi (1890-1870), le découvreur de l’importance du Caravage. Roberto Longhi, un ami de mon père, que j’ai eu, enfant, la chance d’apercevoir lors d’un passage à Paris, nous lègue un enseignement précieux : pour comprendre, il faut apprendre à regarder. Nous avons perdu l’habitude de regarder, car nous croyons savoir. De grandes réussites en innovation, en design, Décathlon l’a montré, sont nées d’un regard ouvert sur les comportements de nos contemporains, notamment nos enfants. Longhi regardait et ses carnets montrent que pour mieux observer et comprendre, il croquait les tableaux qu’il étudiait. Quand je vois des auditeurs, des journalistes, écouter celui qui leur parle sans même prendre de notes, je doute qu’ils retiennent grand-chose, à moins d’une mémoire exceptionnelle…

Alors, regardons les tableaux de l’exposition. Pas en passant comme l’on feuillette les pages d’un album. Installons-nous devant l’Amour endormi[1]du Caravage. Prenons le temps de le regarder et de le voir, de goûter la lumière qui le baigne et le modèle. Ces jeux de la lumière et des ombres, c’est une innovation que le regard du Caravage a transmise à une foule d’artistes italiens, français (Georges de La Tour, 1593-1652,les frères Le Nain, Valentin de Boulogne, 1591-1632…), flamands, espagnols… Car dans tous les domaines, l’initiative d’un homme, si elle entre en résonnance avec la sensibilité d’autres…, peut changer le monde. Cela marque bien le pouvoir et la responsabilité de chacun d’entre nous.

Liberté et créativité

Caressons donc, de notre regard, la peau du ventre, du visage de l’enfant, et suivons les touches que l’artiste a posées, jusqu’à ce fin trait clair qui ajoute un pli à la paupière gauche, et nous sentirons l’émotion du Caravage en train de scruter cet enfant. Et nous partagerons un instant de la liberté que s’est donnée un peintre, alors traqué par la justice vaticane, et qui va mourir misérablement trois ans après. L’homme échappe à toutes les persécutions dans les moments où il réussit à créer. À l’inverse, si vous voulez que vos collaborateurs soient créatifs, respectez leur liberté !

La libération de la créativité et du libre arbitre de chacun en Europe, c’est aussi l’histoire que raconte l’exposition. Examinons, à droite de l’Amour endormi, la Déploration du Christ d’Orazio Borgianni (1574-1616). Vous ne le connaissez pas ? Nous non plus. À chaque exposition, on mesure l’immensité de nos ignorances, mais aussi combien de talents se sont exprimés partout, là où on ne les a pas (trop) étouffés. Borgianni s’est placé devant les pieds de son modèle couché ; la perspective est à la fois saisissante et parfaite. Comme celle du Christ mort[2] peint par Mantegna (1431-1506) près d’un siècle et demi plus tôt. C’est que l’art européen s’est libéré, à la fin du XVe, du dogmatisme médiéval. Et cette libération a rendu possibles la Renaissance, les révolutions scientifiques, philosophiques, techniques, industrielles, politiques qui ont bâti notre développement, comme nous l’avons raconté ailleurs[3]. Pendant tout le Moyen-Age, l’art avait été réquisitionné par le pouvoir des Princes et celui de l’Église pour terroriser et faire obéir. Plus de portraits de particuliers et, dans les églises, des scènes de torture pour inciter à marcher droit les sujets. Les tableaux n’avaient plus de valeur que symbolique, plus question pour l’artiste de représenter la réalité telle qu’il la voyait ; d’ailleurs Platon, repris par Saint-Augustin, avait expliqué que ce que chacun de nous prétendait voir n’était qu’illusion. Une doctrine retirant le libre arbitre à l’individu et bloquant tout progrès scientifique ou médical, nécessairement basé sur l’expérience et l’observation. Les artistes ont cessé de donner des représentations réalistes et perdu le sens de la perspective. La taille des personnages représentés dans une œuvre dépendait de leur importance sociale ! Giotto (1267-1337) a entamé une révolution libératrice en offrant une vision réaliste de l’espace dans ses œuvres où chaque visage de personnage est à nouveau un portrait. Bientôt, le génial Masaccio, mort à 27 ans en 1428 l’on ne sait comment, réalisera le premier tableau montrant l’espace selon une perspective géométrique parfaite, théorisée par l’ingénieur et architecte florentin Filippo Brunelleschi(1377-1446). Désormais, l’homme européen a reconquis le droit de regarder avec ses yeux à lui et la perspective lui permet de dessiner des machines compliquées. La grande aventure technologique interrompue à la chute de l’Empire Romain est repartie. Des hommes qui se veulent libres, des bourgeois entrepreneurs créent des villes libres en Italie, en Flandre, dans la Ligue hanséatique jusqu’à la république autonome de Novgorod. L’aventure de la liberté a commencé sa marche. Consolidons-la, protégeons-la contre les dogmatismes intégristes et allons exercer notre regard chez Caravage !



[1] L’une des meilleures reproductions sur Internet : http://www.touringclub.com/allegati/amoredormiente_10_40806.jpg

[2] Musée de la Brera, Milan. http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Lamentation_sur_le_Christ_mort_(Mantegna)#/media/File:Andrea_Mantegna_-_Beweinung_Christi.jpg

[3] André-Yves Portnoff. Les ressorts du développement au miroir de l’art. http://fr.slideshare.net/Portnoff/weave-12-avril-2013-a-y-portnoff


Du 27 mars au 20 juillet 2015, « De Giotto à Caravage.Les passions de Roberto Longhi. Musée Jacquemart-André. 58, Boulevard Haussmann, 75008 Paris.

http://www.musee-jacquemart-andre.com/fr/evenements/giotto-caravage





Arlette et André-Yves Portnoff
Le 14-04-2015
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