Juin 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Bernadet : de la bouteille à l'écrin

Insolites, surprenantes, inédites… Les bouteilles en verre nous interpellent souvent, rivalisant de beauté et d’imagination. Depuis 1951, l’entreprise Bernadet habille carafes, flacons et bouteilles du monde entier. Grâce à l’implication des équipes et l’envie de relever les défis techniques pour enchanter le client.

Jean-Pierre Bernadet naît et grandit dans les odeurs et les effluves d’une eau-de-vie mondialement connue, dont le nom est bien plus célèbre encore que nombre de capitales : le Cognac. Pas fanatique pour autant, Jean-Pierre quitte la région à 18 ans et s’éloigne de l’entreprise familiale pour faire son propre bout de chemin. Cela le conduit à Paris, où il entame un cursus au sein de l’Institut Supérieur de Gestion (ISG), une école de commerce qui a à cœur de former des managers agiles, au fait de leur environnement. A sa sortie des études en 1991, Jean-Pierre crée deux entreprises : une première dans la communication et l’édition publicitaire et, pour la compléter, une seconde dans la publicité par l’objet. De ces premiers pas, Jean-Pierre en retire un enseignement lucide : « J’ai appris le métier d’entrepreneur sur le tas, un peu la fleur au fusil, ce qui m’a énormément enrichi. J’ai vécu de nombreuses expériences que je n’aurai pas pu vivre en restant dans ma région natale. Mais clairement, j’avais la tête dans le guidon ».Et pour l’en sortir, rien de tel qu’un électrochoc.

Un jour, lors d’une promenade familiale au Parc de Saint Cloud, un évènement inattendu se produit : son petit garçon, âgé de 10 mois à peine, se met à pleurer et prend peur à la simple vue… de la pelouse. « Il n’avait pas l’habitude de la nature, alors qu’elle faisait partie intégrante de mon enfance. On s’est regardés avec ma femme, et ça a été le déclic. En deux heures, nous avons décidé de changer de vie». Il cède sa seconde entreprise à ses deux salariés et se remet au vert à Cognac, afin de profiter de la famille juste à côté. « Il y a du boulot pour toi »,lui assurent ses parents. Jean-Pierre fait alors son entrée dans l’entreprise familiale.


REPARTIR DE ZERO

Depuis 1951, l’entreprise Bernadet est spécialisée dans l’application de vernis et laquage sur bois, puis très rapidement sur verre, grâce aux idées de Claude Bernadet, père de Jean-Pierre et fondateur de l’entreprise. Du travail, il y en a donc, mais l’entrée se fait par la petite porte. Jean-Pierre exerce tous les postes de l’entreprise, du livreur au cariste — et ce chacun pendant plusieurs mois — suivant la méthode japonaise de management. Une vraie découverte des métiers liés à l’activité familiale ! Pour Jean-Pierre, « la prédisposition que l’on se donne à être curieux, cela apporte une vraie richesse. Et il ne faut pas oublier que pour être un bon manager, il faut connaître un minimum les tâches des personnes que l’on gère ». Alors qu’il gravit l’échelon petit à petit, l’entreprise connaît une phase difficile, entre le décès du fondateur en 2005 et la codirection qui s’ensuit, assurée par les différents associés qui ne sont autres que sa mère, ses frères et ses sœurs. Une présidence à têtes multiples où l’affectif rentre forcément en ligne de compte. Ce qui n’est pas toujours simple, de l’aveu même de Jean-Pierre.

Après 9 années de déclin, il prend la direction d’une entreprise au bord du dépôt de bilan. « Ils ont désigné volontaire celui qui a eu une idée et qui a commencé à en parler… C’était moi ». Il a désormais entre ses mains 52 salariés et une structure dont le chiffre d’affaires se situe en deçà de 2,4 millions d’euros par an. « C’est toujours plus simple de partir de zéro que de partir avec des antécédents et 600 000 euros de perte. Cela ajoute une petite difficulté supplémentaire »,assure Jean-Pierre.Il faut trouver une solution. Mais par quel bout commencer ?


VALEURS ET CONVICTIONS

Heureusement, Jean-Pierre est convaincu de la viabilité de la société et fonde sa stratégie sur cette intime certitude. Là où certains auraient commencé par le management de la productivité, lui décide d’opter pour le management de la sécurité. « Nous ne sommes pas là pour nous faire mal », assure Jean-Pierre. Le message est clair, mais surprend les équipes. Dès lors, il leur propose de réorganiser complètement les ateliers de travail : à lui d’apporter de la méthode et aux salariés de prendre les décisions. En 6 mois, les équipes se concertent, réaménagent les machines dans les différents espaces et se réapproprient de fait leurs outils de travail. Les résultats sont au rendez-vous : une nouvelle implication des salariés apparaît, et la période de doute initiale laisse place à un sentiment de fierté, sensation qui avait disparu. « Le salarié est heureux de montrer ce à quoi il a contribué, de le partager, et surtout de la transmettre aux nouveaux arrivants ».Pour Jean-Pierre, à partir de ce moment crucial pour l’entreprise, c’est « la force du banc de poissons » qui se met en marche.


L’HUMAIN AVANT TOUT

Cette capacité à croire en l’humain, Jean-Pierre l’applique à tous les étages de son entreprise, y compris dans le domaine des ressources humaines. « Tous les profils et tous les âges sont les bienvenus, peu importe la compétence technique ». Alors qu’il n’y a pas moins de 5 métiers différents et pointus chez Bernadet SARL : conception et développement de produits, sérigraphie et décor, pose de cachets et galons, création de bouteilles factices, décoration à la main. Et pourtant, seul le profil de la personne importe pour Jean-Pierre. C’est comme ça qu’il compte dans ses dernières recrues un chef d’atelier décors… qui n’avait jamais vu une bouteille « nue » de sa vie ! Et pour cause, ce candidat venait de terminer son contrat d’engagement militaire. « C’est presque une aubaine de prendre un débutant : il arrive avec un œil totalement neuf et il est ensuite formé par ses collègues en interne »explique le dirigeant. Mais il a aussi employé une jeune femme au contrôle qualité de l’entreprise alors qu’elle avait un MBA en étude marketing. « Bien que ces deux mondes soient totalement différents, elle a postulé, motivée par ce secteur qui lui était inconnu ». Nul doute que la culture et la langue maternelle d’origine de cette salariée — le chinois, seront des atouts pour le futur. Surtout lorsque l’on sait qu’un tiers de l’activité de Bernadet SARL est tourné vers l’Asie. Qu’est-ce qui pousse Jean-Pierre à recruter ces profils étonnants ? Non pas le parcours, ni les études ou encore la connaissance du secteur, mais bien la motivation personnelle du candidat.

Cette vision humaine du management, Jean-Pierre l’a aussi fait grandir au Centre des Jeunes Dirigeants : « Je pense que j’étais Jeune Dirigeant dans l’esprit, mais lorsque je suis entré au CJD en 2012, j’ai pu échanger avec d’autres entrepreneurs et bénéficier de leur regard sur mon organisation. Et j’ai pu appliquer de suite ce que j’ai appris dans les formations ». Aujourd’hui, la société compte 95 salariés, dont 14 nouveaux emplois en CDI depuis le début de l’année. « Une vraie voiture de course » selon les propres mots du dirigeant, et qui ne compte aucun turn-over depuis 2009. La recette ? Impliquer tout le personnel dans la vie de l’entreprise, développer leur épanouissement et leur compétence dans des challenges innovants, à la mesure du client.


A L’ÉCOUTE DU CLIENT

Cognac rassemble plus de 18 500 habitants, 30 000 avec le bassin d’emploi. Dire que le commerce de la région s’organise et se développe autour de ce produit haut de gamme est un euphémisme. « Tous les savoir-faire liés au Cognac sont concentrés dans un rayon de 20 km, pour une exportation à près de 96 % » nous apprend Jean-Pierre. Parmi ces savoir-faire, toute une industrie dérivée s’est développée : verrerie, packaging, fabrique de bouchons ou encore imprimerie. Se démarquer dans cette organisation apparaît fondamental, comme l’explique le dirigeant : « De notre métier historique de fabricant, nous nous sommes peu à peu repositionnés vers le métier de concepteur et de conseil, en remontant la chaîne de vie d’une bouteille ».Cet accompagnement de projet passe nécessairement par une relation client durable, construite au fil des ans, dans laquelle l’écoute est primordiale. « On ne répond jamais non d’emblée à un client, en lui affirmant que le produit qu’il souhaite n’est pas réalisable. A nous d’étudier sa demande, que ce soit pour une série limitée, une envie particulière ou unique. A lui de prendre la décision, tous les éléments et conseils en mains ». Mais ici, pas de bureau d’études ; toute la chaîne de l’entreprise est impliquée. C’est comme ça que les équipes ont conçu de A à Z, spécialement pour Grand Marnier, une bouteille et un habillage en édition limitée destinés au marché américain. Alors que la marque n’avait trouvé jusque-là personne pour donner vie à son projet, jugé techniquement trop complexe !

Des conseils et une écoute attentive permettent aussi à Bernadet SARL d’anticiper certaines tendances du marché et de proposer des solutions adaptées lorsque la demande éclot… Comme ce fut le cas il y a à peine deux ans, lorsque la Chine cherchait des éléments de substitution à l’or, devenu trop onéreux pour la décoration. L’entreprise avait répondu présente, ayant déjà réfléchi à un produit permettant de garder l’effet doré de ce métal précieux, à moindre coût et surtout plus respectueux de l’environnement que d’autres substituts. « Plus on est obligés de se confronter à des problèmes et des projets compliqués, plus nous sommes heureux de pouvoir relever ces défis. Innover augmente d’autant plus nos compétences, et notre fierté »explique Jean-Pierre, avant d’ajouter « Proposer ce que l’on sait faire et rester dans sa zone de confort, cela ne fait pas progresser ! ». Une maîtrise technique et une créativité qu’ils auraient tort de ne pas dévoiler.


OUVRIR SES PORTES

Cela tombe plutôt bien, car Jean-Pierre a développé un nouveau concept au sein de l’entreprise. Là où certaines sociétés préparent le passage d’un client pendant plusieurs jours, voire dans une atmosphère de branle-bas de combat, l’entreprise Bernadet elle, est grande ouverte toute l’année. Chaque jour, les clients peuvent passer de façon impromptue dans l’entreprise et dans les ateliers. Ce qui amène parfois la visite-surprise de trois clients différents en une journée ! « Une pression saine pour les équipes » selon le dirigeant, qui a mis en place ce concept de « portes ouvertes » depuis 2009. L’entreprise accueille également des stagiaires tout au long de l’année, du Bac Pro au BTS en passant par le CAP, ainsi que des élèves du territoire lors de visites d’écoles. Et toujours cette fierté de la part des équipes, qui partagent avec le sourire leur savoir-faire et le chemin parcouru.

Qui a dit que seule la productivité compte pour relever une entreprise ?


Laurianne Condette
Le 12-03-2015
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