Mars 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Contre l'expertocratie

Nous mettons notre confiance dans les mains d’experts, censés être plus avertis que le commun des mortels sur le devenir de la société. Mais savoir, c'est pouvoir. Plus que jamais, ce sont les experts qui tirent les rennes du pays.

« On est gouverné par des lascars qui fixent le prix de la betterave et qui ne sauraient pas faire pousser des radis »[1]. Derrière le bon mot et le procès en incompétence, toujours facile, une réalité : le poids de la technocratie. Son rôle est d’élaborer des réponses techniques aux commandes que le politique lui formule. Et ce postulat solidement ancré : la solution viendra des « sachants ». Plus que jamais, savoir, c'est pouvoir !

La technocratie fait bien son travail. Coluche lui-même en convenait. Si on donnait le Sahara à des technocrates, dans cinq ans il faudrait acheter du sable, reconnaissait l’humoriste. La compétence de la technocratie est incontestable. C’est d’ailleurs ce qui fait problème. Car la haute-administration substitue constamment le comment au pourquoi. Les questions politiques trouvent des réponses techniques ; le paramétrique prime alors constamment sur le systémique. On manipule des taux, on crée des comités Théodule… mais pas d’inflexion radicale en termes de politique.

Plus notre environnement se complexifie, et plus les décisions sont mises dans les mains d’experts à la science infuse.

Mais des bricolages, fussent-ils astucieux, ne tiennent pas lieu de politique. Manque le sens. Les compétences, fussent-elles brillantes, ne légitiment pas tout. Manque l’avis des citoyens. Le rôle de l’expert est d’éclairer l’avis du citoyen, pas de le remplacer. Le philosophe Cornelius Castoriadis ne disait pas autre chose. « La politique n’est pas une affaire d’épistémè (science), mais de doxa (opinion) – et cela est la seule justification non procédurale du principe majoritaire. […] Toutes les doxai ne sont pas équivalentes, et il y a une sorte de travail en politique, qui n’est pas « science », mais affaire de jugement, de prudence et de vraisemblance. Quant à la réalité contemporaine, elle tend plutôt à réaliser le contraire de cette dissociation du savoir et du pouvoir »[2].

Sous couvert de bouleversements temporels (accélération de l’histoire) et spatiaux (mondialisation), pouvoir est donnée aux techniciens, experts et spécialistes d’orienter puissamment les décisions. Derrière l’alibi de la complexité et du chaos, derrière les termes qui en rendent compte (interdépendance, rétroaction, effet papillon…) se cache un stratagème efficace pour infantiliser les citoyens et légitimer le rôle des « sachants ». Comment Madame Michu pourrait-elle sérieusement appréhender l’ensemble des paramètres qui motivent une décision politique ?

Les citoyens peuvent comprendre le changement et doivent y apporter leur contribution. Comme l’écrivait le plus grand consultant politique de tous les temps, un certain Nicolas Machiavel, « les peuples, quoiqu’ignorants, sont capables d’apprécier la vérité »[3].



[1]Michel Audiard, dans le film d’Henri Verneuil "Le président".

[2]Cornelius Castoriadis, Figures du pensable, Points, 2009.

[3]Nicolas Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, NRF, 2004.

Lionel Meneghin
Le 12-08-2016
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