Octobre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


L'art, une entreprise comme les autres

Notre époque aime cloisonner, catégoriser les personnes. On est littéraire ou scientifique, rationnel ou idéaliste, artiste ou gestionnaire... Cette antinomie est très présente entre les domaines de l’art et de l’entreprise, alors que les deux ont vocation à créer, à produire des objets. Éléments d’analyse avec Christian Lassalle, historien d’art.

Un destin commun

De tout temps, les artistes ont dû élaborer des stratégies pour convaincre les commanditaires, pour gagner des marchés. Cet enjeu de concurrence était d’ailleurs même stipulé dans les contrats de notaire à Florence : les artistes devaient « faire le plus beau qu’il se peut ». Ces pratiques rejoignent le quotidien des entrepreneurs. Alors pourquoi l’expression « Entreprise culturelle » irrite-t-elle à la fois le monde de l’art et les acteurs économiques ? D’une part, tous ont du mal à admettreque la culture est une entreprise, et qu’en ce sens elle s’apparente à d’autres organisations du système économique. D’autre part, elle est particulière puisqu’il est besoin de la qualifier. Pourtant,Christian Lassalle est formel, « art et entreprise, c’est la même chose ! D’un point de vue étymologique, historique et philosophique, créer, produire un objet, c’est une entreprise. Et tout objet créé est art, bon ou mauvais selon une infinité de critères. Il faut donc cesser d’opposer l’entrepreneur, que l’on classifie comme conservateur ou rationnel, et l’artiste que l’on définit comme révolutionnaire ou rêveur. »

Certes, l’art tirel’essentiel de sa valeur d’un contenu symbolique. Mais les artistes doivent faire preuve d’autant de vision, delongueur de vue que les entrepreneurs. Comme le dit Christian Lassalle, « ce n’est pas en restant les deux pieds dans le même sabot que leurs œuvres seront connues ! » D’autre part, l’entreprise a également besoin de rêve et, d’utopie, éléments sans lesquels elle ne saurait vivre.

Une rupture

Christian Lassalle témoigne que l’ouverture au monde dit culturel apporte énormément aux chefs d’entreprise. « Ils découvrent de nouvelles réalités, de nouveaux mondes. Je situe la rupture entre les deux univers à la révolution industrielle. Auparavant, la culture bourgeoise, dans le sens noble du terme, formait les hommes à tous les domaines, art, sciences, etc. Alors qu’aujourd’hui, on se spécialise. C’est à partir du moment où l’industrie a permis de créer des objets d’art, que la force de l’image et de l’objet se sont amoindris. Depuis, le design cache l’art. Les choses ont toutefois commencé à bouger dans les années 70 avec l’émergence de la culture d’entreprise, mais il reste beaucoup à faire pour pallier ce manque d’ouverture et d’éducation ». On peut noter que l’État bouge dans cette direction. Le Ministère de la Culture et la Communication a lancé en avril dernier le programme « Art et Entreprise » et pilote, en partenariat avec celui du Redressement Productif, une expérimentation dans5 régions en France entre 5 entreprises et 5 artistes. Cette expérimentation consiste à accueillir au sein de l’entreprise une artiste en résidence. De plus, de nombreux chefs d’entreprise ont constaté une amélioration du travail grâce à l’introduction d’œuvres d’art dans leurs entreprises.

Enfin, n’oublions pas qu’aujourd’hui, beaucoup d’artistes ont une mentalité d’entrepreneurs « classiques ». Ainsi, Jeff Koons possède une usine et emploie une dizaine collaborateurs. Et un seul tableau vendu équivaut parfois au chiffre d’affaires d’une entreprise plus « classique » !

Un marché porteur

Le poids économique de la culture est en revanche universellement reconnu. De Google qui créé un musée virtuel à la création de filières des grands musées, nul doute que tout le monde a bien perçu les enjeux économiques de l’art (sans parler des opportunités fiscales).En 2012, les branches culturelles totalisent une production de 85 milliards d’euros et une valeur ajoutée de 40 milliards d’euros. La production culturelle se partage entre une partie marchande (69 milliards d’euros), issue de la vente des biens et services culturels des entreprises, et une partie non marchande (16 milliards d’euros), qui correspond, par convention, aux coûts de production des administrations, établissements publics et associations dans le domaine culturel[1].En représentant 3 % du PIB, le secteur de la culture a même dépassé celui de l’automobile !

Prenons l’exemple des grandes expositions qui attirent de plus en plus de visiteurs à travers le monde. La rétrospective de Dali au Centre Pompidou a accueilli près de 800 000 de visiteurs sans parler des 900 événements à Marseille durant l’année « capitale européenne de la culture » 2013 qui enauraient attiré près de 10 millions.

En 2013, Fabrice Hergott, directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, déclarait dans les colonnes du Figaroscope « Un musée repose sur une économie assez simple, l’équilibre recettes-dépenses. Nous essayons de présenter une exposition grand public, susceptible d’un plus grand succès, tous les deux ans. Comme Chirico en 2009 (environ 150.000 visiteurs) et Van Dongen en 2011 (162.000 visiteurs). Nous élaborons notre budget de production (transports, assurances, catalogues) en fonction d’une fréquentation espérée. Avec Basquiat, notre record, elle a été trois fois supérieure à nos attentes. Nos bénéfices nous permettent de financer des expositions plus pointues. »

Christian Lassalle modère toutefois ces propos et nous explique que ces événements ne sont pas bénéficiaires, mais qu’ils génèrent des retombées économiques colossales grâce aux nuitées hôtelières, aux sorties ou autres snackings consommés dans les interminables files d’attente. Sans elles, sans les musées, l’économie serait amputée d’un secteur économique prioritaire. Christian Lassalle regrette toutefois que la démarche gestionnaire soit parfois poussé trop à l’extrême, entraînant des dérives de rendement préjudiciables à la qualité et au management humain.

Complémentarité

L’art et l’entreprise présentent donc une réelle complémentarité dont les entrepreneurs doivent se saisir. Car l’art n’est pas uniquement un nouveau regard, mais la possibilité d’un regard collectif innovant, vecteur d’opportunités managériales intéressantes. S’occuper d’art, c’est faire de l’analogie, moteur de la pensée, se rendre compte autrement des valeurs de complexité et d’altérité, de territoires et de concurrence, se maintenir en état de veille et voyager pour être mieux et plus performant. Quant aux artistes, ils gagneront un public plus large, plus réceptif et des bonnes pratiques pour mieux faire connaître leur œuvre.« La peinture doit servir à autre chose qu’à la peinture », disait Matisse. Aux entrepreneurs et artistes de créer collectivement cette autre chose !



Qui est Christian Lassalle ?

Historien d’art, Christian Lassalle est également enseignant et formateur auprès de grands comptes. Il attache une grande importance à la vision et apprend aux étudiants et stagiaires à aiguiser leur regard « pour voir ce qu’on ne voit pas ». Adepte des croisements de l’art avec les autres disciplines (médecine, droit…), il donne fréquemment des conférences pour provoquer des « déclics ».


Nathalie Garroux
Le 25-04-2016
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