Juillet 2018


Nous sommes Regulus

J.M.W. Turner - Regulus.
Après le temps des larmes et de la colère vient celui de la réflexion. Après l’emballement médiatique et l’émotion légitime, il nous faut tirer les enseignements de ce drame, aussi désagréables soient-ils.

On a beaucoup parlé de Tuner en cette fin d’année 2014. Un film rend hommage à ce peintre immense, dont le génie premier a été de recréer la lumière comme personne. Contempler une œuvre de Turner, c’est éprouver cette sensation étrange que ce qui est représenté n’est pas seulement figuré, et qu’étrangement, autre chose se donne à voir derrière les sujets présentés.

Le tableau nommé Regulus vient illustrer cette impression. Peint une première fois en Italie en 1828, puis repeint une seconde fois en Angleterre pour être présenté à la Royal Academy, ce tableau représente une scène portuaire, avec des personnages dont on ne sait trop quoi dire. Et au centre du tableau, cette lumière, intense, irradiante, aveuglante.

Parmi les dizaines de personnages de ce tableau, tout le monde cherche Regulus, le personnage de l’antiquité qui a donné son nom à ce tableau. Et personne ne le trouve… De là à voir dans Regulus un tableau « insignifiant », au sens où il ne dit rien, il n’y a qu’un pas. Un pas que beaucoup franchiront…

Plongeons-nous brièvement dans l’Histoire. Qui était précisément Regulus ? Un général romain capturé par les Carthaginois. Celui-ci devait se rendre à Rome pour négocier les conditions d’une paix et la libération de prisonniers carthaginois. Il savait que s’il revenait à Carthage sans résultats, il serait supplicié. Regulus échoua. Stoïque, il retourna à Carthage, acceptant le triste sort qui lui était réservé. Regulus fut alors accroché à un poteau et, face au soleil, on lui arracha les paupières. Rétines exposées en plein soleil jusqu'à leur brûlure complète, Regulus fut ainsi condamné à perdre la vue.

C’est John Gage[1] qui vient apporter la solution au problème que personne avant lui n’avait résolu. Si nous ne voyons pas Regulus dans la scène étrange que Turner nous propose, c’est parce que Regulus, c’est nous. Nous spectateurs, figurons au tableau. Nous sommes Regulus, accrochés au poteau et aveuglés par la lumière du soleil. Turner donne à voir ce que personne d’autre n’avait représenté auparavant : l’aveuglement. Aveuglement, c’est-à-dire à la fois éblouissement et obscurcissement.

Après les événements tragiques que nous avons vécus en ce début d’année, nous sommes plus que jamais Regulus, condamnés à voir la réalité en face, dans son intensité paroxystique.

Réalité des crimes commis, en France et au-delà, par une nouvelle forme de totalitarisme.

Réalité de la menace terroriste.

Réalité de Lumières vacillantes dans l’obscurantisme avec une liberté d’expression atteinte en son cœur.

Réalité de la montée des communautarismes.

alité d’une société qui délaisse sa jeunesse et laisse se développer un terreau fertile aux idéologies mortifères.

Réalité d’une économie qui n'arrive plus à créer du lien social.

Aujourd’hui, deux options semblent s’imposer nous.

D’abord la pire des deux : la cécité. Continuer à faire l’autruche. Acquiescer aux théories complotistes qui rassemblent les extrêmes de l’échiquier politique. S’adonner au double discours qui condamne d’un côté et justifie de l’autre (« nous condamnons l’attentat, mais il est vrai que Charlie est allé trop loin »). Ou encore se satisfaire de désigner les coupables, de stigmatiser une communauté en faisant l’impasse de tout questionnement sur l’ensemble des responsabilités qui, de près ou de loin, ont conduit à ce désastre.

De cela, il ne sortira rien, sinon la désolation.

Et puis il y a l’option que nous inspire Turner avec Regulus : faire l’expérience de l’aveuglement pour accéder à la vision au sens figuré du terme, c’est-à-dire à la vision authentique par l’esprit, à la compréhension pleine et véritable. Comme une injonction de l’événement à la pensée, l'expérience douloureuse et intense que nous vivons doit stimuler notre réflexion et nous inciter à la lucidité.« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », nous rappelle René Char. Elle reste une blessure, mais qui nous invite à jeter la lumière sur les événements plutôt qu'à se laisser aveugler par eux.

L’heure est maintenant à la réflexion, ou tout du moins elle se doit de l'être. Quelle République voulons-nous pour demain ? Comment refonder le vivre-ensemble ? Comment concilier diversité et unité ?

Accéder à la vision, voilà bien l’essentiel. Brutalement, une occasion nous est donnée de la construire. La manifestation du dimanche 11 janvier nous conforte dans l’épreuve et ouvre de belles promesses. Saurons-nous les tenir ?



[1] Ancien directeur du département d'histoire de l'art de l'université de Cambridge, John Gage est membre de la British Academy et spécialiste mondialement reconnu de l'histoire de la couleur et des peintres Turner et Constable.


Lionel Meneghin
Le 12-01-2015
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