Décembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Navi Radjou : redevenir ingénieux avec le jugaad

Français d’origine indienne travaillant aux États-Unis, Navi Radjou s’est emparé d’un talent indien inné : le jugaad ou art de faire plus avec moins, le transformant en modèle d’innovation économique puissant et généreux. Son message aux dirigeants : « lâchez prise ! »

Jeune Dirigeant : Depuis quelque temps, il n’est plus question que du « jugaad ». Pouvez-vous nous expliquer le terme ?

Navi Radjou : Ce mot hindi pourrait être traduit par « capacité ingénieuse à trouver des solutions simples dans un contexte difficile ». Entre croissance et décroissance, le jugaad ouvre la voie du milieu : non pas faire plus avec plus, ni moins avec moins, mais faire plus avec moins. C’est possible et mille exemples en attestent comme celui de Paul Benoit qui a résolu le problème de chaleur fatale des data center en installant des microprocesseurs dans des radiateurs dispatchés dans divers bâtiments : plus vous avez besoin de chaleur, plus vous demandez aux processeurs d’effectuer de calculs. D’ingénieur, il s’est fait ingénieux, c’est ça le jugaad : un changement de valeur.


JD : Quel a été votre parcours et pourquoi cet intérêt pour le jugaad ?

NR : J’ai grandi à Pondichéry, ancien comptoir français d’Inde, et suis arrivé en France après mon bac, en 89. J’ai pratiqué le jugaad dès 6 ans pour pouvoir apprendre l’anglais dans des revues inaccessibles à mes moyens (plus on a de ressources, moins on innove, c’est le problème de nombreux grands groupes). L’agilité fut pour moi une nécessité. Après mon master sur les systèmes informatiques ouverts, je suis parti au Canada, en Asie puis aux USA pour de grands cabinets jusqu’à réaliser que tout ceci ne menait à rien. Au Centre de Recherches de Cambridge, j’ai mis au point un programme d’innovation économique à destination des pays émergents puis suis retourné en Californie où j’exerce comme consultant indépendant sur l’innovation et le leadership.


JD : Le jugaad, dites-vous, convie les gens àredevenir ingénieux. Quand l’avons-nous été ?

NR : Enfant. À partir de 6 ans, on occulte l’ingéniosité des enfants en les faisant passer de leur incessant « pourquoi ? » aucomment, modes d’emploi préétablis à l’appui. À 12 ans, curiosité et créativité sont perdues, les enfants font « comme on leur dit de faire »… Idem à l’arrivée des jeunes diplômés en entreprise : ils veulent tout changer ? On leur impose les réponses formatées des cabinets de consultants, bloquant un processus d’innovation capital. À quelques exceptions près, bien sûr. Accenture envoie ses jeunes recrues pourdeux ans dans des pays émergeant relever des défis complexes avec les moyens du bord : jugaad ! Ils en reviennent avec des compétences considérables.


JD : Que dit le jugaad aux dirigeants ?

NR : « Lâchez prise ! » Le système pyramidal a vécu ; bottom-up et collectif ont pris la relève. C’est sur le terrain, au contact du client, que naissent les bonnes idées. Cela leur fait peur, bien sûr, car ils redoutent de perdre le contrôle. Or il ne s’agit plus decontrôler, mais, ayant établi terrain de jeu et règles communes, de laisser les gens s’exprimer. C’est le sujet central de mon prochain livre, « From smart to wise » (de l’intelligence à la sagesse, déjà disponible en anglais). L’intelligence est un outil neutre réclamant d’être canalisé pour créer de la valeur économique,mais aussi sociale, rôle donc de la sagesse, cette phronesis grecque qui est une sagacité pratique,mais aussi non conventionnelle (la réalité ne l’est pas !). Mise en œuvre, elle débouche sur une créativité virale. A priori, la voie paraît déroutante ; le courage du « wise leader » (le dirigeant éclairé) est donc capital. Il doit affirmer ses convictions pour tenir face à la meute… Alan Mulally, CEO de Ford, a pris le risque de mettre à disposition de ses employés un hangar désaffecté transformé en fablab pour qu’ils y explorent leurs projets personnels les plus farfelus. Deux ans plus tard, le nombre d’idées brevetées était multiplié par deux. Au-delà de l’anecdote, cet homme a définitivement changé la culture de son entreprise.


JD : Comment votre message est-il perçu ?

NR : En Occident, j’ai été le premier surpris en découvrant que tout le monde entendait ce discours : du citoyen lambda aux grands groupes. À une exception près, une seule, mais de taille : le monde politique. Au terme d’un exposé de deux heures, les politiques posent tous la même question : « Votre politique du jugaad, ça va coûter combien ? ». Ces personnes sensées gouverner les citoyens refusent de voir que ceux-ci s’auto-gouvernent de plus en plus, que le consommateur est devenu un consommacteur et le citoyen un co-créateur de valeurs.


JD : Quel message avez-vous envie d’adresser aux plus jeunes ?

NR : Que la situation est idéale pour entreprendre et se réaliser,soi ! S’il n’y a plus de sécurité matérielle, il n’existe plus, non plus,aucune excuse pour ne pas entreprendre. Manque de ressources externes ?... Pensez jugaad : le capital est fourni par le crowfunding, la production par les imprimantes 3D et le marketing par les réseaux sociaux. Le modèle de développement de l’entreprise a changé ; aux États-Unis, on bascule des start-ups de logiciels aux start-ups proposant de vrais produits, concrets. En pleine innovation de rupture, nous vivons un nouvel âge d’or de l’entrepreneuriat, porté par une génération qui va vraiment changer le monde : rôle de l’économie, du social, de l’environnement, de l’argent...


JD : Et vous, Navi, qu’est-ce qui vous fait avancer ?

NR : Comme chacun d’entre nous, je suis parti de ce que j’avais : un potentiel à réaliser. Cela m’a pris du temps et j’y travaille encore. Arrive néanmoins un moment où, s’en sortant à peu près, on doit se demander : « comment faire un peu de bien…autour ?! » J’essaie d’impulser un élan, d’être un catalyseur et un connecteur entre l’individu et le collectif ; également, vu ma position particulière (Français d’origine indienne vivant aux États-Unis) entre le Nord et le Sud ; car on est tous dans le même bateau.


« L’innovation jugaad » avec Jaideep Prabhu et Simone Ahuja, aux éditions Diateino, 24 €. Préface de Carlos Ghosn.


Propos recueillis par Jérôme Bourgine
Le 17-05-2016
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