Septembre 2018


"Le plus grand atout de la France et sa seule chance sur le plan économique, c’est sa jeunesse"

Ancien élève de l’École Nationale Supérieure, inspecteur des Finances, entrepreneur, spécialiste du numérique français, directeur d’Etalab, le service du Premier ministre chargé de l’ouverture des données publiques. Henri Verdier est depuis septembre dernier Administrateur Général des Données (ADG). Il est également l’auteur avec Nicolas Colin de L’âge de la multitude : Entreprendre et gouverner après la révolution numérique. Un ouvrage qui a fait date.

Jeune Dirigeant : Dans votre livre, vous remettez en cause ce qu’on nomme les, « digital native » ou Génération Y. Pourquoi ?

Henri Verdier :C’est un raisonnement paresseux. Il n’y a pas selon moi de génération spontanément différente des précédentes et qui par magie serait compétente sur tous les outils numériques. C’est la société qui est jeune et qui découvre de nouvelles capacités, de nouveaux pouvoirs d’agir. Disons plutôt qu’il y a de nouveaux jeunes, de nouveaux salariés, de nouveaux vieux, de nouveaux dirigeants…


J. D. : Cette société jeune, quelles sont ses caractéristiques ?

H. V. :Sa caractéristique première, c’est la révolution numérique qu’il faut penser comme une révolution industrielle : nos valeurs, nos techniques d’organisation co-évoluent, impactant par là même la santé, l’école… l’entreprise. Ainsi, la vitesse d’innovation ne s’arrête jamais : tout change tout le temps. Ce qui demande aux organisations d’être fluides, réactives, perméables à l’air du temps, aux signaux, aux mouvements. La clé pour les dirigeants, c’est de comprendre qu’aujourd’hui il y a plus de puissance à l’extérieur des organisations qu’à l’intérieur. Conséquence : le réseau d’amis de mes salariés a plus de valeur que leurs compétences. L’entreprise a des actifs chez ses clients, ses salariés. L’important, c’est de savoir les capter.


J. D. : Les jeunes ont-ils intégré ces évolutions ?

H. V. :Ils ont accès à tous les savoirs du monde en un clic et se construisent seuls leur propre échelle de valeurs à travers des maîtres intellectuels venant des quatre coins du globe. Le plus grand atout de la France et sa seule chance sur le plan économique, c’est sa jeunesse, bien meilleure entrepreneuse que nous ne l’étions au même âge. Cette génération est née avec la mondialisation, elle a moins d’œillères que nous en avions. Et dans ce monde du numérique, elle a des comportements différents (ce que je nomme « l’éthique du hacker ») : moins de respect de la hiérarchie, un besoin d’enthousiasme dans le travail, et un grand sens de la fraternité horizontale. Cela implique pour le dirigeant de les laisser autonomes, de les responsabiliser, sinon, ils n’ont pas envie de travailler.


J. D. : Est-ce que cette nouvelle façon de concevoir le travail a impacté les organisations ?

H. V. :Ça ne les influence pas encore assez ; les vieilles élites ont la peau dure. Mais dans dix ou quinze ans, une bascule va s’opérer quand les jeunes d’aujourd’hui seront suffisamment nombreux à des postes à responsabilité. En attendant, il y a urgence à comprendre qu’il faut laisser les gens créer et capter cette intelligence, ce qui implique de revoir les organisations internes : repenser les systèmes de sécurité par exemple, car chacun travaille sur son propre matériel, mais aussi les liens hiérarchiques, les règles de reporting, l’interaction entre les salariés, la communication.


J. D. : Quid des jeunes entrepreneurs ?

H. V. :Ils évoluent évidemment dans un monde différent avec plus d’égalité dans l’entreprise, moins de négociation collective ; les personnalités s’expriment sans limites… Cela n’empêche pas la violence des petits chefs. La grande différence, c’est qu’il y a quarante ans, selon le statut hiérarchique, le niveau d’informations disponibles variait. Dans les entreprises qui se créent aujourd’hui, tout le monde a accès au même niveau d’informations, tout le monde travaille dans un open space, s’habille pareil, se tutoie. Il y a moins de distance symbolique entre les gens. Plus personne n’est traité comme un simple rouage de la machine. L’inconvénient : le « floutage » des liens hiérarchiques, du domaine entre le privé et le public. Cela va nécessiter la réinvention des règles de bonnes pratiques. Car, ce qui ne change pas, c’est que l’un donne des ordres – avec cette spécificité que seul compte le pouvoir charismatique – et que l’autre obéit.

Propos recueillis par Anne Dhoquois
Le 5-11-2014
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