Septembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Eloge de l'oisiveté

A la fois mathématicien, logicien, écrivain, philosophe et activiste politique, Bertrand Russell (1872 – 1970) est une grande figure du XXème siècle. Libre penseur et humaniste, il fait dans ce texte l’apologie de l’oisiveté.

" Avant d’exposer mes arguments en faveur de la paresse, il faut que je réfute un raisonnement que je ne saurais accepter. Quand quelqu’un qui a déjà suffisamment d’argent pour vivre envisage de prendre un emploi ordinaire, d’enseignant ou de dactylo par exemple, on lui dit que cela revient à ôter le pain de la bouche à quelqu’un d’autre et que c’est donc mal faire. Si ce raisonnement était valide, nous n’aurions tous qu’à demeurer oisifs pour avoir du pain plein la bouche. Ce qu’oublient ceux qui avancent de telles choses, c’est que normalement on dépense ce que l’on gagne, et qu’ainsi on crée de l’emploi. Tant qu’on dépense son revenu, on met autant de pain dans la bouche des autres en dépensant qu’on en retire en gagnant de l’argent. Le vrai coupable, dans cette perspective, c’est l’épargnant. S’il se contente de garder ses économies dans un bas de laine, il est manifeste que celles-ci ne contribuent pas à l’emploi. Si, par contre, il les investit, cela devient plus compliqué, et divers cas se présentent.

L’une des choses les plus banales que l’on puisse faire de ses économies, c’est de les prêter à l’Etat. Etant donné que le gros des dépenses publiques de la plupart des Etats civilisés est consacré soit au remboursement des dettes causées par des guerres antérieures, soit à la réparation de guerres à venir, celui qui prête son argent à l’Etat se met dans une situation similaire à celle des vilains personnages qui, dans les pièces de Shakespeare, engagent des assassins. En fin de compte, le produit de son économie sert à accroître les forces armées de l’Etat auquel il prête ses épargnes. De toute évidence, il voudrait mieux qu’il dépense son pécule, quitte à le jouer ou à le boire.

Mais, me direz-vous, le cas est totalement différent si l’épargne est investie dans des entreprises industrielles. C’est vrai, du moins quand de telles entreprises réussissent et produisent quelque chose d’utile. Cependant, de nos jours, nul ne peut nier que la plupart des entreprises échouent. Ce qui veut dire qu’une frange partie du travail humain qui aurait pu être consacrée à produire quelque chose d’utile et d’agréable s’est dissipée dans la fabrication de machines qui, une fois fabriquées, sont restées inutilisées sans profiter à personne. Celui qui investit ses économies dans une entreprise qui fait faillite cause donc du tort aux autres autant qu’à lui-même. Si, par exemple, il dépendait son argent en fêtes pour ses amis, ceux-ci (on peut l’espérer) en retireraient du plaisir, ainsi d’ailleurs que tous ceux chez qui il s’approvisionnerait, comme le boucher, le boulanger et le contrebandier. Mais s’il le dépense, par exemple, pour financer la pose de rails de tramway en un endroit où on n’en a que faire, il a dévié une somme de travail considérable dans des voies où ce travail ne procure de plaisir à personne. Néanmoins, quand la faillite de son investissement l’aura réduit à la pauvreté, on le considérera comme la victime d’un malheur immérité, tandis que le joyeux prodigue, malgré le caractère philanthropique de ses dépenses, sera méprisé pour sa bêtise et sa frivolité."


Extrait de Eloge de l'oisiveté, Allia , 2002.

Bertrand Russell
Le 14-09-2017
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