Octobre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


L'économie de la connaissance

André Gorz (1923-2007) est un journaliste français, co-fondateur en 1964 du Nouvel Observateur, sous le pseudonyme de Michel Bosquet. Il est également philosophe, penseur de la sortie du capitalisme en mettant en avant la notion de décroissance. Il livre ici sa réflexion sur l’économie de la connaissance.

« Les expressions « économie de la connaissance », « société de la connaissance» (knowledge society) circulent depuis trente-cinq ans dans la littérature anglo-saxonne. Elles signifient, d'une part, comme je l'ai déjà remarqué, que le travail, pratiquement tout travail dans tous les types de production, exige du travailleur des capacités imaginatives, communicationnelles, cognitives, etc., bref, l'apport d'un savoir vivant qu'il doit puiser en lui-même. Le travail n'est plus mesurable par le temps seulement qu'on y passe. L'implication personnelle qu'il exige fait qu'il n'y a pratiquement plus d'étalon de mesure universel pour l'évaluer. Sa composante immatérielle revêt une importance plus grande que la dépense d'énergie physique. Il en va de même pour la valeur des produits. Leur substance matérielle demande de moins en moins de travail, leur coût est faible et leur prix tend donc à baisser. Pour contrer cette tendance à la baisse, les firmes transforment les produits matériels en vecteurs de contenus immatériels, symboliques, affectifs, esthétiques. Ce n'est plus leur valeur pratique qui compte, mais la désirabilité subjective que doivent leur donner l'identité, le prestige, la personnalité qu'ils confèrent à leur propriétaire ou la qualité des connaissances dont ils sont censés être le résultat. Vous avez donc une très importante industrie, celle du marketinget de la publicité, qui ne produit que des symboles, des images, des messages, des styles, des modes, c'est-à-dire les dimensions immatérielles qui feront vendre les marchandises matérielles à un prix élevé et ne cesseront d'innover pour démoder ce qui existe et lancer des nouveautés. C'est là aussi une façon de combattre l'abondance qui fait baisser les prix et de produire de la rareté – le nouveau est toujours rare, au début – qui les fera augmenter. Même les produits d'usage quotidien et les aliments sont commercialisés selon cette méthode : par exemple, les produits laitiers ou les lessives. Le logo des différentes firmes est destiné à conférer à leurs produits une spécificité qui les rend incomparables, non échangeables avec d'autres. Tout comme l'importance de sa composante immatérielle rendait le travail non mesurable selon un étalon universel, l'importance de la composante immatérielle des marchandises les soustrait, temporairement au moins, à la concurrence en les dotant de qualités symboliques qui échappent à la comparaison et à la mesure.

Si vous examinez les productions qui se sont développées le plus depuis vingt ou trente ans, vous constatez là aussi la domination des marchandises immatérielles : notamment de la musique, de l'image (photographie, vidéocaméra, téléviseurs, magnétoscopes puis DVD), de la communication (téléphonie mobile, Internet). Le matériel n'est que le vecteur de l'immatériel, il n'a de valeur d'usage que grâce à ce dernier. C'est principalement la consommation immatérielle qui a permis à l'économie capitaliste de continuer à fonctionner et à croître.

Nous avons donc une situation où les trois catégories fondamentales de l'économie politique - le travail, la valeur et le capital - ne sont plus mesurables selon un étalon commun. Il y a une trentaine d'années, le capitalisme a voulu surmonter la crise du régime fordiste en se lançant dans l'économie de la connaissance, c'est-à-dire en capitalisant la connaissance et le savoir vivant. Ce faisant, il s'est créé des problèmes nouveaux qui n'ont pas de solution dans le cadre du système. Car transformer le savoir vivant en « capital humain » n'est pas une mince affaire. Les entreprises sont incapables de produire et d'accumuler du « capital humain » et incapables aussi de s'en assurer durablement le contrôle. L'intelligence vivante, devenue force productive principale, menace toujours d'échapper à leur emprise. Les connaissances formalisées et formalisables, d'autre part, traduisibles en logiciels, sont reproductibles en quantités illimitées pour un coût négligeable. Ce sont donc des biens potentiellement abondants et dont l'abondance fera tendre la valeur d'échange vers zéro. Une vraie économie de la connaissance serait donc une économie de la gratuité et du partage qui traiteraient les connaissances comme un bien commun de l'humanité. »


Extrait de l’entretien Richesse sans valeur, valeur sans richesse, réalisé en 2005 pour une revue brésilienne et repris dans le recueil posthume de textes d’André Gorz intitulé Écologica, paru aux Éditions Galilée en 2008.


André Gorz
Le 28-09-2017
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