Mai 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


La chrématistique ou l'art d'acquérir

Aristote oppose l’économique et la chrématistique, la première étant la forme d'activité économique liée aux fondements sociaux de la cité, la seconde se manifestant principalement dans le commerce lointain. Dans ce texte, le philosophe condamne fermement cette dernière. La chrématistique en effet vise la pratique de celui qui ne cherche qu’à accumuler des biens, plus particulièrement de celui qui accumule la monnaie pour elle-même et non en vue d'une fin autre que son plaisir personnel. Une notion qui n’est pas sans nous rappeler celle, plus moderne, de spéculation.

« Mais il existe un autre mode d’acquisition qu’on appelle surtout, et avec raison, l’art d’acquérir, c’est celui qui ne met point de limites à la richesse et à l’acquisition, et que l’on croit généralement être le même que celui dont je viens de parler à cause du voisinage qui les rapproche. Il n’est pas le même et il n’en est pas non plus très éloigné ; l’un est naturel, l’autre ne vient pas de la nature, et il est plutôt le résultat d’une industrie et d’un certain art. Essayons d’en saisir le principe et l’origine.

Toute propriété a deux usages qui, tous deux, lui sont inhérents, mais de manière différente : l’un est propre et direct, l’autre ne l’est pas, par exemple, la chaussure ; on peut la mettre à ses pieds ou s’en servir comme d’un moyen d’échange ; voilà deux manières d’en faire usage. Celui qui échange une chaussure contre de la monnaie ou contre des aliments avec celui qui a besoin de chaussure en fait bien usage, en tant que chaussure, mais non pas un usage propre et direct, car elle n’a pas été faite pour l’échange. Il en est de même de toutes les autres choses que l’on possède, car il n’y en a aucune qui ne puisse devenir l’objet d’un échange ; et l’échange a son principe et son fondement dans la nature, parce que les hommes ont en plus ou moins grande quantité les choses nécessaires à la vie.

Ce qui prouve encore que le commerce de détail n’appartient pas naturellement à la science d’acquérir la richesse, est que d’abord l’échange ne pouvait se faire que dans la juste proportion du nécessaire. On voit donc que dans la première association, celle de la famille, ce commerce était inutile ; le besoin ne s’en fit sentir que quand la société devint plus nombreuse. Dans la famille, tout était commun à tous ; après qu’on se fut séparé, une communauté nouvelle s’établit pour des objets non moins nombreux que les premiers, mais différents, et l’on fut obligé de s’en faire part selon les besoins, et par la voie des échanges, comme font encore beaucoup de nations barbares. On y échange des objets utiles contre d’autres objets utiles, mais rien de plus : par exemple, on donne et on reçoit du vin pour du blé, et ainsi de suite pour tous les autres objets.

Ce genre d’échange n’est donc pas contre la nature, et il ne constitue pas non plus une manière nouvelle dans l’art d’acquérir des richesses, car il n’avait à l’origine d’autre but que la satisfaction du vœu de la nature.

Cependant c’est de lui, selon toutes les apparences, que la science de la richesse a dû naître. À mesure que les rapports de secours mutuel se développèrent par l’importation des choses dont on manquait, et par l’exportation de celles qu’on avait en surabondance, l’usage de la monnaie dut nécessairement s’introduire, car les objets dont la nature nous fait un besoin ne sont pas toujours d’un transport facile.

On convint de donner et de recevoir dans les échanges une matière qui, utile par elle-même, fût facile à manier dans les différents usages de la vie, comme le fer, l’argent ou toute autre substance dont on détermina d’abord simplement la dimension et le poids, et qu’on finit par marquer d’une empreinte pour s’éviter l’embarras de mesurages continuels ; l’empreinte y fut mise comme signe de la qualité.

Lorsque la nécessité des échanges eût amené l’invention de la monnaie, il parut une autre espèce dans la science de la richesse ; c’est le commerce de détail, qui se fit d’abord peut-être d’une manière fort simple, mais où l’expérience introduisit ensuite plus d’art, lorsqu’on sut mieux où il fallait prendre les objets d’échange et ce qu’il fallait faire pour avoir le gain le plus considérable. Voilà pourquoi la science de la richesse semble avoir pour objet l’argent monnayé, et son principal but est de trouver les moyens de s’en procurer une grande quantité ; c’est, en effet, cette science qui produit l’opulence et les grandes fortunes.

Aussi est-ce avec raison que l’on cherche s’il n’y a pas quelque autre richesse et quelque autre science d’acquérir la richesse ; en effet, la richesse et l’acquisition naturelles sont choses bien différentes ; elles constituent la science économique, différente du petit négoce qui produit à la vérité de l’argent, mais pas dans tous les cas, seulement quand l’argent est le but définitif de l’échange. La monnaie est l’élément et le but de l’échange, et la richesse qui résulte de cet art d’acquérir n’a point de limites. »


Aristote, Politique, I, 9, 1256 b 40 - 1257 b 20.

Aristote
Le 15-12-2016
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