Septembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Pierre Rabhi : " L’utopie, ce n’est pas la chimère ! "

Pour sortir le monde de la crise systémique, Pierre Rabhi préconise un changement de paradigme, appelant de ses vœux « la sobriété heureuse ». Son idée centrale, revenir à la sagesse terrienne des anciens par un respect des ressources afin d’édifier une humanité unifiée. Homme de terrain, Pierre Rabhi voit des raisons d’espérer dans la prise de conscience qui s’instaure et dans les exemples pratiques témoignant du « génie créateur » de la société civile.

Jeune Dirigeant :« Jamais l’utopie n’a été aussi indispensable », dites-vous. Une déclaration qui fait penser au slogan de mai 68 :« soyez réaliste, demandez l’impossible. »Mais peut-on être utopique quand la réalité économique et financière ne semble laisser guère de marges de manœuvre aux dirigeants des États ?

Pierre Rahbi :C’est l’impasse. Nous sommes le dos au mur. La modernité qui aurait pu être une chance pour l’humanité a commis une erreur fatale dont nous mesurons aujourd’hui les conséquences : elle a subordonné le destin collectif, la beauté de la planète Terre à la vulgarité de la finance. On a dévoyé le terme « économie » de son sens originel, une gestion sage des ressources de la planète, pour le culte du « toujours plus » et l’appât du lucre. Et ce n’est pas le credo du retour à la croissance qui réglera le problème. Dans mon esprit, c’est la croissance qui crée des difficultés et génère inégalité, détresse et violence. Le rafistolage ne suffit pas : les palliatifs sociaux publics comme le RSA ou les aides caritatives (Armée du Salut, Restos du Cœur, Emmaüs…) masquent les symptômes permettant un diagnostic réaliste et dédouanent les États de leurs responsabilités. La gouvernance de ce monde est en train d’échapper à l’être humain. Nous avons l’impression de vivre dans une société libre et, dans le même temps, jamais nous n’avons atteint un tel niveau de dépendance, d’aliénation, de vulnérabilité. Le temps est venu de changer de paradigme. C’est ce que j’appelle de mes vœux, la venue d’une civilisation de la « sobriété heureuse ». Utopique ? Mais l’utopie ce n’est pas la chimère. L’histoire a évolué grâce aux utopies et non en suivant les « yakas ».


J. D. : C’est le concept de la « décroissance» que vous aviez défendu lors de la campagne présidentielle de 2002. Un terme guère mobilisateur et enthousiasmant…

P. R. :Effectivement, il a été mal compris et a suscité des malentendus. Aussi je parle désormais de « sobriété heureuse ». Mais mon analyse n’a pas changé. La seule économie valable est celle qui produit du bonheur. L’économie ne peut se limiter à un aspect comptable regroupant des composantes financières qui se traduisent dans le PIB. Elle doit inclure l’informel, comme le troc – encore très actif par exemple dans les villages africains – et la beauté de la nature. Quand je parle de beauté, j’évoque celle qui s’épanouit en générosité, équité, respect. Nous vivons aujourd’hui sur une planète qui est unique – il n’y a aucune vie connue sur les autres planètes – et nous sommes pris dans un système fini, avec des ressources en phase d’épuisement. Cela devrait nous inspirer un mode de gouvernance du vivre ensemble. Or, quelle est la vision dominante de la planète ? Un gisement de ressources qu’il faut exploiter jusqu’à son dernier arbre. Une exploitation qui conduit d’ailleurs à une concurrence effrénée. Je ne peux pas admettre cette confiscation privée du patrimoine collectif de l’humanité. À l’extrême, on pourrait même imaginer qu’un « hyper milliardaire » achète toute la planète et nous serions tous ses clients !


J. D. : De quoi s’indigner ! Cette indignation rejoint-elle « l’insurrection des consciences » que vous prôniez dès 2002 lors de la campagne présidentielle ?

P. R. :L’indignation est certes une attitude positive contre un système injuste. Méfions-nous toutefois de toute conclusion hâtive du type : « puisque nous avons détruit les oppresseurs, l’oppression disparaîtra ». L’histoire fourmille d’exemples où des dictatures ont été installées à la faveur d’une révolte contre l’oppression. Tout opprimé est en effet un oppresseur en puissance. Si l’oppression ne disparaît pas dans le cœur humain, elle ne disparaîtra pas. Rien ne se fera si l’être humain ne travaille pas sur son changement. C’est la question principale : la paix que je veux instaurer pour le monde, est-ce que je l’installe là où je vis ?


J. D. : Vous ne cédez pas au pessimisme ambiant en assurant que« les semences du changement sont plus abondantes qu’on ne l’imagine ». Sur quoi basez-vous cette confiance dans l’humanité, dans son énergie créatrice ?

P. R. :La société civile est fertile en utopies. Je rencontre de plus en plus de jeunes gens qui disent vouloir réussir une vie et pas seulement une carrière, de cadres d’entreprises qui déclarent avoir réussi socialement et échoué humainement. La quête de sens semble devenir une priorité dans les engagements de vie. Beaucoup de gens innovent, ne se situent pas dans le conformisme, le transgressent. Avec leur imaginaire, leur innovation, ils expriment l’énergie créatrice. Elle répond aux questions-clés : comment se chauffer, manger, enseigner, construire autrement… Les réussites ne manquent pas comme celles que nous initions sur le terrain. Mais il faut se méfier de l’effet de loupe : une masse de citoyens est plus ou moins confortablement installée dans le modèle ancien et ne peut imaginer sa remise en cause. Pourtant, finalement je suis un réaliste positif, confiant dans l’humanité : même si l’on a beaucoup dégradé la planète, il y a toujours moyen de rattraper la situation.


Propos recueillis par Jean-Louis Lemarchand
Le 25-08-2014
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